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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/18

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seules le lieutenant gradué capitaine. Nous nous assîmes à l’écart. Les buveurs tournèrent aussitôt vers moi des regards dont l’expression n’était nullement rassurante.

— C’est un ami, seigneurs, se hâta de leur dire don Blas, et il ne nous trahira point.

J’avais d’excellentes raisons pour être discret en pareille occasion, et je ne fis aucune réflexion sur ces paroles du lieutenant. On nous servit une infusion de tamarin fortement relevée d’eau-de-vie ; après quoi, m’adressant à don Blas :

— Par quel hasard, lui demandai-je, n’êtes-vous pas venu réclamer vous-même le service que vous attendez de moi ? Vous m’auriez évité une longue course qu’il me faudrait recommencer seul dans les ténèbres.

— Je vais répondre à cette question, dit le lieutenant en allongeant la main pour recevoir l’once d’or et en la serrant dans sa poche. Le premier motif de la peine que je vous ai donnée est que je suis en gage ici moi-même et que je ne pouvais m’en aller sans payer ma dépense ; ensuite, vous ne pourrez plus vous en retourner qu’au point du jour, en compagnie de votre très dévoué serviteur.

— Est-ce à dire que vous allez me mettre en gage aussi ? demandai-je.

— Nullement ; mais vous verrez, d’ici à deux heures, certaines choses qui vous ôteront l’envie de vous retirer. Je ne puis, pour le moment, vous en dire davantage.

Une telle confidence ouvrait un vaste champ à mes conjectures, mais j’avais à cœur, pour le moment, d’obtenir de don Blas quelques renseignemens sur une affaire qui me touchait plus directement.

— Vous avez eu la bonté, dis-je au lieutenant, de m’offrir votre bras en échange du service assez mince que j’ai pu vous rendre, et sans doute vous vous réjouirez d’apprendre qu’il est telle circonstance qui pourrait rendre opportune pour moi l’offre de votre valeureuse épée.

La physionomie jusqu’alors souriante de don Blas parut s’obscurcir ; je crus deviner que le lieutenant ne s’attendait pas à être si tôt pris au mot. Cependant il se remit promptement et s’écria :

— C’est vraiment jouer de malheur, caramba ! mon épée est en gage comme le reste de mon équipement ; mais vous n’en avez donc pas, que vous veuilliez m’emprunter la mienne ?

— C’est votre bras et non votre épée que je réclamais, répondis-je en souriant de l’étrange faux-fuyant du lieutenant. L’épée du Cid serait inutile entre mes mains, contre un ennemi aussi redoutable que…

— Parlez plus bas, interrompit don Blas en tordant sa moustache ; on connaît ici ma bravoure téméraire, on sait que le danger m’électrise, et on pourrait craindre que je ne prêtasse à une autre cause le poids d’un bras qui appartient tout entier à mon pays.