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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/171

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jours, elle attend tout « de ce système de paix et de fraternité déclaré aux peuples et aux gouvernemens, ce système du respect de la liberté des territoires et du sang des hommes. »

Sous l’impression magique des révolutions extérieures, nous nous laissons aller presque invinciblement à fermer les oreilles aux bruits encore assez tristes qui s’élèvent du sein même de notre propre patrie. Nous sommes tout portés à juger avec beaucoup de mesure les conséquences plus ou moins inévitables de ce profond déchirement d’où sort la république. Nous ne voulons point décourager ceux qui tâchent sincèrement de faire le bien, et ce n’est point l’amertume qui convient ou qui suffit pour combattre ceux qui voudraient faire le mal. Dans l’attente de toutes les élections qu’on a dû successivement ajourner, il y a d’ailleurs disette d’événemens très notables. La situation se caractérise beaucoup moins par de grands incidens que par une suite de mesures spéciales ou de détails locaux dont l’ensemble mérite néanmoins une attention sérieuse. La situation financière, la situation morale ainsi examinées, présentent tout de suite l’aspect d’une crise, et la crise est bien réelle, parce que le gouvernement, pressé de remplacer l’ordre ancien par un ordre nouveau, brusque douloureusement toutes les transitions.

Les embarras s’accumulent sur la place de Paris, la rente baisse sur le marché, les transactions s’arrêtent, leurs intermédiaires accoutumés se retirent ou succombent, les ateliers se ferment, la consommation languit ou s’éteint. La cause du mal est simple ; il paraît trop que le remède ne l’est pas. La cause du mal, c’est l’insuffisance du capital réel, aussitôt que le capital fictif formé par le crédit vient à disparaître. La difficulté tout entière est donc de retrouver ce capital qui s’obstine à fuir. Dans un temps où la nécessité de ce grand élément des industries humaines est si soigneusement amoindrie par la glorification exclusive du travail, ce sera peut-être un avertissement utile d’avoir senti si péniblement combien on souffrait de ce déficit au début même des expériences sociales qu’on prépare en l’honneur du trayait tout seul. Le gouvernement a largement usé de sa dictature pour parer au manque d’argent. Il a donné cours forcé aux billets de la Banque de France ; il a soumis les bons du trésor aux mêmes conditions que les livrets de la caisse d’épargne, c’est-à-dire qu’il en ajourne le paiement ; il a augmenté de près de moitié la contribution directe ; il a mis soixante millions à la disposition des comptoirs de Paris et des départemens ; il a emprunté à l’Angleterre le système des warrants, en ouvrant des entrepôts aux négocians pour y déposer leurs marchandises, afin que ce dépôt, certifié par la douane, circulât par voie d’endossement. Il vient encore de donner cours forcé aux billets des banques départementales en limitant ce privilège pour chacune d’elles à la circonscription de son département. Il est impossible de méconnaître, dans la plupart de ces mesures, une activité, une bonne volonté véritables ; elles ne sont malheureusement ni toutes assez efficaces, ni toutes assez réfléchies. Ainsi, le système des warrants a bien constitué des gages qui permettent d’emprunter directement sur consignation ; mais ce n’est pas tout de créer un gage, il faut encore créer un prêteur, et l’argent n’est pas assez abondant entre les mains des comptoirs nationaux pour qu’ils puissent faire beaucoup d’avances sur cette nouvelle espèce de garanties. L’argent manque, et ce n’est pas le répandre que de rompre l’unité monétaire de la France en établissant dans un département comme obligatoire une monnaie qui ne l’est plus dans l’autre : or,