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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/170

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mais se confondre, et l’on finit par penser que cette universelle absorption de tous en un ne serait peut-être très salutaire à personne. Tel est le doute que nous avons voulu simplement éveiller en descendant un peu dans chacune des trois régions qui sont aujourd’hui si fort tourmentées du besoin de se concentrer en groupes compactes. La seule morale que nous voulions tirer de ce bref examen, c’est qu’à cette heure, en face des événemens de l’Europe, il ne faut pas trop ajouter à la pression naturelle de nos idées par un déploiement d’initiative révolutionnaire qui nous substituerait trop directement nous-mêmes, à nos voisins. On risquerait ainsi de les rappeler à la conscience des diversités nationales avec une vivacité qui finirait par tourner contre nous.

Nous voyons du reste avec bonheur que M. de Lamartine pratique en nobles termes cette généreuse politique de conciliation et de paix. Grace à l’autorité de sa parole, grace à l’éloquente sincérité de ses convictions, il a réparé vis-à-vis de l’étranger le mauvais effet de certaines démonstrations qu’on ne saurait assez hautement désavouer. La Belgique a fait sa révolution au mois de juin dernier, elle l’a faite avec les moyens pacifiques dont elle disposait sous une monarchie sincèrement constitutionnelle ; elle a donné l’exemple du bon service que peuvent toujours rendre les institutions loyalement respectées. C’est une belle page de son histoire, après tant d’autres qui honorent ce peuple énergique. Cette page, les Belges entendent la garder ; ils n’admettent pas qu’on vienne du dehors la déchirer à coups de sabre, en leur imposant, au lieu d’une monarchie dont ils se trouvent bien, une république qu’ils ne désirent point. Il est arrivé, par un hasard qui n’est pas coutume, que la diplomatie, en improvisant un royaume, a rencontré sous sa plume une nationalité vivace, qui ne demandait qu’à durer. Les Belges, qui voulaient être Français il y a dix-huit ans, ne le veulent plus aujourd’hui ; c’est peut-être au fond leur meilleure raison, sinon pour ne pas être, du moins pour ne pas s’appeler républicains. Ils sont donc de très mauvaise humeur, et fort justement en vérité, quand ils se voient envahir par de prétendus compatriotes qui accourent de Paris, leur apportant la république, comme si c’était une contrefaçon ordinaire.

Les Allemands ont reçu plus mal encore l’expédition qui leur est arrivée ces jours-ci. C’est cruellement injurier l’orgueil teutonique, à force de le méconnaître, que de lui supposer l’humilité nécessaire pour accepter des inspirations venues si directement de la France, et, disons-le, par l’intermédiaire de messagers aussi peu engageans. La France, le gouvernement français, ne sont heureusement liés à ces aveugles entreprises par aucune solidarité. La France ne veut nulle part soudoyer des émigrés, fût-ce même ses protégés les plus chers ; la France a d’autres moyens de les servir, des moyens plus sûrs, plus dignes d’elle, plus dignes des bonnes causes. Les discours adressés par M. de Lamartine à la députation savoisienne et à la députation polonaise, par M. Buchez à la députation belge, expriment nettement la conduite extérieure de la nouvelle république française. La république de 1848 se félicite de l’adhésion spontanée des peuples ; elle reçoit leurs drapeaux, mais c’est « pour les suspendre comme drapeaux pacifiques dans l’arsenal de la liberté. » La république de 1848, en promettant son secours à la résurrection des nationalités, ne veut pas les aller soulever à l’aventure dans leur linceul ; « elle se réserve l’appréciation de l’heure et des moyens. » Confirmée dans sa foi par cette magnifique expérience de trente