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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/165

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toutes les anciennes sociétés politiques ? C’est qu’elle a dit le mot du siècle dès son premier pas ; c’est qu’elle a dit ce que la monarchie constitutionnelle égarée dans ses voies par de fausses directions ne voulait pas et ne savait plus dire : elle a dit qu’elle s’appelait la démocratie.

Allons en effet au fond des choses ; ne nous effrayons pas trop de ces idées exagérées qui croissent comme une végétation parasite sur toutes les idées fortes ; ne nous rebutons pas à la rencontre des idées fausses qui embrouillent toujours l’histoire humaine dans ses momens d’aventure et de transition.

Qu’est-ce que la vraie puissance de la révolution de février ? N’est-ce pas d’avoir démontré, par un jugement suprême, qu’il n’était point d’autorité possible en dehors de la nation ; que les institutions extérieurement les plus vigoureuses tombaient au moindre choc de l’esprit public, lorsqu’elles avaient laissé l’esprit public se retirer d’elles ? N’est-ce pas d’avoir une fois de plus et à tout jamais proclamé que, dans le mécanisme des sociétés modernes, le pouvoir exécutif se réduisait à rien aussitôt qu’il prétendait se retrancher derrière une prérogative et fonctionner pour son compte ? N’est-ce pas, enfin, d’avoir ouvert la carrière toute grande à la libre activité de l’esprit, en promettant de réaliser le gouvernement du peuple par le peuple ? Ce sont là les promesses qui, à juste titre, ont séduit et entraîné l’Europe, parce que l’Europe était mûre pour en solliciter partout de semblables. Tel est essentiellement l’idéal auquel nos voisins aspirent en même temps que nous, parce que c’est, pour ainsi parler, le seul idéal authentique de notre âge. Il est bon de constater les motifs dominans de leur enthousiasme, parce que nous constatons ainsi pour nous-mêmes le caractère propre, la base sérieuse de notre révolution. Avouons toute notre pensée : si l’Allemagne s’est mise en mouvement et tire de ses princes concessions sur concessions ; si l’on s’assemble d’un bout à l’autre de l’Italie pour chasser l’étranger, ce n’est pas évidemment parce qu’on nous voit ici surtout occupés à prêcher ’organisation du travail et à réglementer l’industrie. On affecte trop de regarder la révolution de février comme une révolution sociale ; y aurait-il place pour une révolution de ce genre-là dans un pays où il n’y a réellement ni des races ni des castes aux prises ? Quoi qu’il en soit cependant, on ne prétendra pas du moins que l’universelle émotion des peuples découle aujourd’hui de ce qu’on veut nommer l’événement social dans notre révolution ; tous les contre-coups qui se succèdent en Europe sont des contre-coups politiques. Lorsqu’on s’est battu dans les rues de Milan pour la conquête de l’indépendance, dans celles de Vienne et de Berlin pour la conquête des institutions, ç’a été tout simplement parce qu’on avait appris que la France changeait ses maximes d’état et redevenait la France libérale. On n’a pas eu besoin de savoir et l’on eût été peut-être embarrassé de comprendre ce que pouvait être la France égalitaire et humanitaire.

Cette simple réserve, que nous ne pouvons nous empêcher d’exprimer, ne gêne d’ailleurs en aucune façon le sentiment que nous inspire l’admirable spectacle auquel nous assistons à présent : s’il faut tout dire, elle nous permettrait plutôt de nous complaire davantage dans notre admiration. Oui vraiment, il y a quelque chose de magique à regarder ainsi le monde en marche, et toute la pompe des triomphes guerriers de l’époque impériale n’égale pas les magnificences du triomphe des idées. L’imagination populaire n’a jamais eu d’aliment plus noble, et, dans un moment où tous les freins moraux sont si nécessaires