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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/161

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s’y montre, mais par lueurs fugitives, inégales, qui flottent un moment à la surface et disparaissent presque aussitôt. On dirait ces scènes animées par le pinceau de Diaz. Les aspects y sont fuyans, les échappées à la fois lumineuses et confuses. Les sentiers y sont frais, charmans ; mais, au moment où l’on croit qu’ils sont conduire au but, ils tournent rapidement sur eux-mêmes, et nous ramènent en quelque nouveau méandre. Ce qui domine encore, c’est la fantaisie, cette fée prodigue qui éparpille à mesure qu’elle cueille, bien différente de l’observation, qui amasse et compte sans cesse ses silencieux trésors. La fantaisie de M. Augier a tous les charmes de la jeunesse ; elle chante avec bonheur

L’idéale fraîcheur des amours printanières.


Il y a chez elle un mélange de saveur âpre et saine, j’allais dire de crudité, où se reconnaît la lointaine influence de Molière et de Regnier, avec une jeunesse, une suavité d’impressions, un doux et mélancolique reflet des joies chastes et tranquilles. Le poète ressemble à un de ces adolescens, frais échappés de la maison paternelle, qui, à les entendre dans la rue, ont toutes les audaces des bretteurs et batteurs de pavé, et qui, à les revoir près du foyer, ont toutes les illusions et les graces d’un cœur que rien n’a défloré.

Telles sont les qualités, tel est aussi le défaut de cet aimable esprit : il n’a pas encore complètement dégagé la personnalité qui lui est propre des élémens divers dont il a composé jusqu’ici ses œuvres. Grace à cette absence d’unité, d’originalité distincte, il n’a pas pressé d’une main assez résolue les sujets dont il s’est inspiré, et il en résulte, dans ses productions et dans sa manière, quelque chose de vague et d’incertain qui laisse pressentir ce qu’il a voulu faire plutôt que de révéler ce qu’il a fait. Dieu merci ! rien n’est perdu ni même compromis encore : mieux vaut même peut-être que, pendant la période qui vient de finir, et qui, par ses conditions défavorables à la vraie comédie, a dû tourner vers la fantaisie les esprits d’élite, M. Émile Augier se soit contenté de préluder, par de charmantes esquisses, à un emploi plus complet et plus vif de son talent ; mais aujourd’hui (il le comprendra lui-même) la fantaisie ne suffirait plus, à moins qu’à l’exemple de celle d’Aristophane, elle ne cachât, sous ses formes les plus capricieuses, une idée philosophique et sociale. Dans ce monde retrempé, endurci par les labeurs et les austérités d’une révolution, tout ce qui sentirait l’adolescence, l’essai juvénile et souriant, ne serait plus au niveau des exigences. M. Augier, s’il veut conserver et agrandir sa place au théâtre, doit songer à se mesurer bravement avec cette société qui va se former sous ses yeux et dont il sera le contemporain, car on ne naît qu’à trente ans pour la comédie. Il y a en lui, et c’est tout dire, l’étoffe d’un poète comique ; son style, bien qu’estompé encore par quelques habitudes de pastiche, a des qualités excellentes : la franchise, la gaieté, la grace. En un mot, l’instrument est entre ses mains, la partition va se placer sous ses yeux : il ne lui reste plus qu’à jouer l’air.

Nous n’oserions augurer aussi bien des destinées de M. Ponsard, esprit consciencieux, à qui il manque, nous le croyons du moins, la force créatrice et l’intelligence des vrais instincts dramatiques de son époque. Malgré l’empressement de la foule et les applaudissemens de circonstance, Lucrèce, comme œuvre d’art,