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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/16

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le brave homme, sa baïonnette à la main, se contenta de me montrer du doigt un soldat qui, assis sur un des bancs de pierre du vestibule, se leva avec empressement à mon approche. Un shako sans visière et trop petit pour la tête qu’il couvrait se balançait sur une chevelure longue et emmêlée comme la crinière d’un lion. Un uniforme d’un drap grossier et un pantalon aussi démesurément large que le shako était exigu, des souliers dont l’empeigne entr’ouverte donnait passage aux doigts du pied, une figure d’un rouge cuivré, dénotaient dans cet homme un lepero arraché par la presse aux loisirs du trottoir. Néanmoins un certain air picaresque et arrogant annonçait qu’il n’était pas sans avoir conscience de sa profession et de la splendeur de son accoutrement militaire. Le soldat me tendit une lettre en me disant qu’en sa qualité d’asistente du lieutenant don Blas, c’était de sa part qu’il venait. Je reconnus en effet l’écriture du lieutenant ; la lettre était ainsi conçue :


« Mon cher ami,

« J’ai lu avec attendrissement, dans le roman français que vous m’avez prêté un jour, l’histoire de deux amis qui s’aidaient au besoin de la bourse et de l’épée. Aujourd’hui j’ai besoin de votre bourse, et vous prie de remettre au porteur, qui a toute ma confiance, une once d’or que je vous rendrai à là première occasion. Je puis vous affirmer que ce sera un service dont le pays vous saura gré aussi bien que votre dévoué serviteur et ami.

« Q. S. M. B. [1]

« BLAS P……

« P. S. Réflexion faite, si vous pouviez m’apporter l’once d’or vous-même, ce serait plus sûr, et, pour imiter le dévouement des amis dont l’histoire m’a si vivement ému, je vous offre mon épée. »

Je pensais, comme le lieutenant, que l’once d’or arriverait plus sûrement jusqu’à lui, si je la lui portais moi-même.

— Où est votre officier ? demandai-je au soldat qui attendait la réponse.

— A la barrière de Guadalupe.

— Il est fâcheux, dis-je, que l’Oracion ait sonné, car on ne peut plus traverser la rue à cheval.

— Si c’est, comme m’en a prévenu mon capitaine, l’intention de votre seigneurie de m’accompagner, répondit le messager, mon capitaine m’a bien recommandé de la prier de venir à pied.

En dépit de l’honneur qui devait résulter pour moi d’un service rendu à la nation mexicaine, je ne pouvais me dissimuler que, dans cet é

  1. Que sus manos besa, qui baise ses mains.