Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/15

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


celui qui l’avait tiré de l’obscurité. Ce fut le commencement de cette inimitié personnelle qui subsiste encore entre les deux généraux. A l’époque où je me trouvais à Mexico, Santa-Anna ne pouvait pardonner au général Bustamante de l’avoir emporté sur lui pour la présidence. Depuis trois ans, Bustamante venait de traverser de dangereuses épreuves. Deux années s’étaient à peine écoulées depuis la prise de Vera-Cruz par les Français, et déjà le dénûment du trésor public avait contraint le congrès de frapper l’importation d’un droit additionnel de quinze pour cent. Le commerce souffrait avant l’adoption de cette mesure : la décision du congrès ne fit qu’augmenter sa souffrance. Le malaise général amena des murmures qui, au dire de tous les hommes familiarisés avec la marche des mouvemens politiques au Mexique, pouvaient être dangereusement exploités par les adversaires du gouvernement. Les événemens ne tardèrent pas à confirmer la justesse de ces fâcheuses prévisions.

On se souvient peut-être d’un certain lieutenant don Blas que j’avais rencontré à la venta d’Arroyo-Zarco, et que j’avais laissé attablé avec le bravo don Tomas Verduzco [1]. Quelques relations assez négligemment suivies avec cet officier ne l’eussent guère rappelé à ma mémoire sans les rapports mystérieux qui semblaient exister entre lui et un homme dont j’avais toute raison de me défier. Depuis ma dernière rencontre avec don Tomas, j’étais sous l’obsession d’une crainte que ne justifiaient que trop les antécédens connus de ce misérable. J’avais cru devoir prendre quelques précautions contre une attaque qui devait, selon toute apparence, s’envelopper de ténèbres. Je n’avais eu, du reste, pour me conformer aux règles de la plus stricte prudence, qu’à modifier assez légèrement la consigne de la maison que j’occupais, tenue en tout temps, par habitude comme par nécessité, sur le pied d’une place de guerre. Le portier était un vieux soldat de l’indépendance honnête et probe, qui ne montrait jamais plus de vigilance que lorsqu’il était ivre. Il en résultait que la maison était on ne peut mieux gardée. J’étais, il est vrai, la première victime de cet excès de précaution, car ce n’était jamais sans une extrême difficulté que je parvenais à faire décrocher, pour me livrer entrée à moi-même, la chaîne de fer qui retenait les battans de la porte cochère.

L’Angélus venait de tinter à toutes les églises de Mexico, quand, pour la dernière fois, à ce que je croyais, je traversais les rues à cheval, de retour d’une promenade au Paseo. Le jour était tombé au moment où je regagnais mon logis, et je n’y fus introduit qu’après un pourparler plus long que d’habitude avec le vieux gardien de la porte. Appuyé contre la muraille pour se maintenir en équilibre et sauver les apparences,

  1. Voyez la livraison du 15 février 1848.