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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/149

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Les inégalités sociales sont la conséquence nécessaire des inégalités que la nature met entre les hommes. Dès qu’il existe dans le monde des forts et des faibles, des intelligences largement douées et d’autres qui réfléchissent à peine un rayon de la lumière céleste, des visages qui respirent la beauté et la noblesse, et d’autres qui semblent être le type de la laideur et de la dégradation, enfin des bons et des méchans, il devient impossible à la société, il serait injuste de placer tous les hommes sur le même rang. Ajoutons que les inégalités naturelles ne deviennent des inégalités sociales qu’à la condition du travail et de la culture. L’homme n’accomplit sa destinée qu’en s’y associant de tout l’effort de sa volonté et de sa persévérance. Ce que la Providence a fait pour lui, il faut qu’il le justifie. Pensez à la rude éducation qui donnait aux paladins du moyen-âge, pour protéger leurs vassaux, des muscles de fer comme leur armure. Songez par combien de veilles et de recherches les sages de l’antiquité avaient acquis cette haute expérience qui amenait à leur porte le monde demandant des lois. Rappelez-vous par quels prodiges de génie et de ténacité les bienfaiteurs de l’industrie, Watt et Arkwright, construisirent l’édifice de leur opulence. A travers les accidens et les erreurs inséparables de tout état social, n’est-ce pas le mérite, après tout, qui se fait jour dans le monde ?

M. Louis Blanc lui-même n’ose pas donner un démenti complet à ces règles que l’équité la plus vulgaire prescrit. S’il repousse, pour emprunter ses propres termes, la rétribution par capacités, il admet la hiérarchie par capacités. En faisant une telle concession, M. Louis Blanc se laisse conduire, à son insu, par ce principe d’ordre qui répugne à sa théorie, mais qui est inhérent à la nature humaine. Quand on a la prétention d’établir, malgré la différence des forces et des aptitudes, l’égalité des salaires, on ne peut pas reconnaître, sans inconséquence, l’inégalité des titres au commandement. Le pouvoir, en admettant que des travailleurs associés et libres aient encore besoin de chefs, doit être adjugé par le sort, et chacun d’eux doit avoir son jour : le pouvoir n’est-il pas déjà une richesse ? N’entraîne-t-il pas certaines conséquences qui détruiraient le niveau des salaires ? M. Louis Blanc ne dit-il pas lui-même quelque part que « la rémunération doit être suffisante pour rendre possible et facile l’exercice de la fonction ? » Ou les mots n’ont pas de sens, ou cela ne veut pas dire assurément que le président de la république socialiste sera mis à la ration que l’auteur de ce beau système assigne à l’ouvrier, savoir : huit heures de travail et cinq francs par jour.

Quand on accuse M. Louis Blanc de retrancher de l’ordre industriel l’émulation, qui est, dans toute réunion d’hommes, l’aiguillon du travail, il répond que, loin de la supprimer, il la transforme. Voyons comment. M. Louis Blanc veut établir ce qu’il appelle le point d’honneur du travail ; il compare les ouvriers à des soldats qui doivent, sous peine