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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/13

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monture que par cette force d’une volonté inflexible, qualité distinctive de l’écuyer mexicain.

— Eh bien ! que ferais-tu, Gregorito, mon ami ? demanda au lepero un de ses compagnons.

Canario ! j’accompagnerais la conducta jusqu’à un endroit de la route que je connais, et, quoiqu’il soit mal de se vanter, j’aurais bien du malheur si une ou deux charges ne faisaient pas complètement mon affaire.

— Une ou deux charges ! reprit l’autre d’un air de surprise.

— Oui, trois charges au plus ; j’ai toujours été dépourvu d’ambition, mais ce gaillard-là me paraît encore moins ambitieux que moi.

Le ranchero ne laissait effectivement tomber, en apparence du moins, que des regards de dédain sur le convoi, et, quelles que pussent être ses pensées, il eût été difficile de surprendre sur son impassible figure une autre expression que celle d’une indifférence complète.

Cependant un escadron de lanciers, destiné à servir d’escorte, avait peine à défendre l’entrée de la cour assiégée par tous ces spectateurs, dont Gregorito n’était que l’un des plus modestes dans l’expression de ses désirs. Les banderoles rouges qui flottaient au fer des lances ajoutaient un trait de plus au tableau mouvant de cette foule. Enfin le chargement se termina, la dernière mule sortit de la cour, et le détachement se mit en marche pour accompagner le convoi. Peu à peu la foule s’écoula, et il ne resta plus bientôt de tous les curieux que le ranchero, qui semblait compter les mules l’une après l’autre, et regarder avec attention chacun des mozos en particulier. Enfin le ranchero parut vouloir s’éloigner à son tour. Le lepero Gregorito s’approcha de lui au même instant pour lui demander la permission d’allumer sa cigarette à la sienne. Une conversation à voix basse et très animée s’engagea entre les deux hommes ; mais je ne me préoccupai pas d’un incident qui me parut insignifiant, et je pris le parti de rentrer à mon logis.

La vue de ce convoi avait fait naître en moi une idée que je voulais mettre sans retard à exécution. Le départ de la conduite, à l’escorte de laquelle je pouvais me joindre, m’offrait une occasion unique, non-seulement d’échapper aux ennuis de la diligence, mais de satisfaire une dernière fois ma curiosité de voyageur, en explorant, avec toute sécurité et à petites journées, le long parcours de Mexico à Vera-Cruz. Les mules de charge ne voyageant que très lentement, il devait m’être facile de les rejoindre à quelques lieues de Mexico, grace à la vitesse éprouvée de mon cheval, même en me réservant deux jours pour prendre congé de mes amis. Je me mis en toute hâte à faire mes dispositions de départ. Il fallait d’abord trouver un cheval pour mon valet. Deux fois surmenée pendant de longues traites en poursuivant et en