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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/129

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l’homme, nous disons que l’hérédité est nécessaire pour le maintien et le développement de la paternité ; l’histoire l’a jugé ainsi, et, pour trouver une doctrine contraire, ce n’est pas en avant, mais bien loin derrière nous, qu’il faut porter nos regards. Y revenir, ce serait anéantir tous les titres de gloire de l’humanité ; destituer la femme des fonctions sublimes auxquelles l’a appelée la religion chrétienne et la rendre à la destination brutale et sensuelle, ce serait de l’homme libre et responsable faire un rouage insouciant dans la machine universelle, du citoyen un soldat passif, du père un reproducteur ; ce serait substituer un univers régulier, mais sans vie, un monde uniforme, mais glacé, à notre terre si animée, si progressive et si féconde.

Encore si cette doctrine, que nous ne pouvons nous empêcher de déclarer anti-humaine, ne devait pas altérer dans leurs profondeurs les fondemens mêmes de la société ; mais elle est à ce point de vue tout aussi fausse, tout aussi funeste. Quel est le premier besoin des sociétés ? C’est l’ordre et la paix. Quel est le complément indispensable du progrès ? La durée. Quel est l’éternel ennemi du genre humain ? La convoitise et la passion.

Or, si l’homme, éternellement dirigé par le feu intérieur qu’il renferme dans son sein, a besoin de lui trouver un éternel aliment, si la sécurité et le repos de la société où il se ? meut dépendent et de la satisfaction qu’il donne à ses passions et de la nature de ses passions même, quoi de plus rassurant pour le sort de cette société que d’exciter de préférence une passion qui se trouve être à la fois la plus violente et la plus noble ? Quoi de plus utile au point de vue général, de plus équitable dans l’intérêt de tous, que de consacrer, malgré les inconvéniens qui en découlent, cette hérédité d’où naissent le culte de la famille, le maintien de la tranquillité publique, le développement des richesses et les progrès de la civilisation ? Que si au contraire vous rendez le cœur de l’homme désert et insensible, ou si vous ne cherchez à le remplir que d’un sentiment trop vague et trop impersonnel, si vous ne lui offrez qu’un but trop lointain, ne craignez-vous pas alors qu’entre une vertu d’autant plus difficile qu’elle aura une utilité moins immédiate, et des appétits d’autant plus impérieux qu’ils auront un contrepoids moins puissant, l’homme ne se laisse aller tout entier à ses instincts les plus méprisables, et n’aurez-vous pas tout à craindre d’une société livrée ainsi à tous les hasards de la violence et des jouissances égoïstes ?

Ce ne sera plus alors un monde immobile et indifférent qui sera substitué au monde ancien ; mais, pour avoir voulu convier le genre humain à des destinées trop hautes, on aura changé la terre en une arène sanglante où les plus détestables passions, aisément victorieuses parce qu’elles seront les plus violentes, inaugureront leur règne détesté.