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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/128

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sa prescience Dieu ait condamné ses créatures à des inégalités naturelles, inégalités physiques, intellectuelles et morales ; c’est assez qu’il ait donné aux uns au préjudice des autres la beauté, l’intelligence et la raison : il ne faut pas que la société vienne encore, et sans justice aucune, créer des privilégiés et des parias ; il ne faut pas que par son fait seul se perpétuent et se consolident des inégalités plus choquantes encore, qui ne tendent à rien moins, lorsque la Providence a fait à chaque homme des existences si dissemblables, qu’à refuser, au profit des hasards de la naissance, la possibilité de vivre à ceux que leur naissance condamne à la misère et à l’abandon.

Cette considération est grave, et, prise en elle-même, ne pourrait être combattue avec efficacité ; mais, si on l’envisage dans ses rapports avec la nature de l’homme et avec les principes fondamentaux d’où dépend l’existence des sociétés, on sera amené à reconnaître que l’abolition de toute hérédité est réellement anti-humaine et anti-sociale.

Quel est le mobile des actions humaines ? Le désir, la passion. Pour que les effets soient considérables, la cause doit être efficace ; pour que la passion soit forte, il faut que l’objet en soit immédiat et voisin. Or, de toutes les passions humaines, l’amour est la plus ardente et la plus féconde ; de toutes les affections, la paternité est celle qui a dans le cœur la première place. Mais cette affection, ce sentiment passionné, vit, comme tous les autres, de mouvement et d’action ; pour qu’il se développe, il faut qu’il s’emploie ; pour qu’il subsiste, il faut qu’il se dévoue. Le sacrifice est aussi nécessaire à l’amour que la lutte à la liberté.

Or, maintenant, que la vie de la femme, que l’avenir des enfans ne dépende plus du labeur de l’époux ou du père ; qu’il soit dispensé de pourvoir à l’existence présente et future de ceux à qui il a donné la vie ; qu’il ne puisse continuer pour ainsi dire, tant qu’il sera sur la même terre, ou même lorsque Dieu l’en aura retiré, cette tutelle et cette protection qui semblent le prolongement de la création première : croit-on qu’il sera sollicité au travail par un intérêt aussi efficace ? croit-on que son travail sera aussi fécond ? croit-on enfin que l’amour sera aussi vivace dans son cœur ?

En vain espère-t-on remplacer tous ces sentimens, qui sont une partie si intime de nous-mêmes, par l’amour de la patrie commune, par la fraternité. L’ame humaine ne jette pas aussi loin ses affections et ses racines ; le ferait-elle, que ses impressions perdraient en vigueur ce qu’elles gagneraient en étendue ; et comme, pour produire un mouvement, il faut que l’objet d’où naît le choc soit prochain, il en résulterait pour tous et à un autre point de vue cette indifférence et cette torpeur que nous avons signalées déjà.

Nous disons que l’espoir de perpétuer même après soi la preuve de sa tendresse paternelle est le mobile le plus puissant des actions de