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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/127

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prête sans efforts, même avec une certaine joie, aux plus grandes privations. Sous le soleil, il vit d’air et de rêves, ses jouissances sont réelles, mais il n’a pas besoin de travail pour les conquérir ; dans les brumes du Nord, il travaille avec ardeur, mais il se refuse toutes jouissances ce n’est pas le salaire qui lui manque, c’est le goût. Si le prolétaire de Naples ou de Séville, si l’engagé des Antilles, repoussent le labeur le mieux payé quand ils ont à dormir à l’ombre après un maigre repas, l’ouvrier de Londres et de Birmingham ne veut point quitter les retraites immondes où le typhus le moissonne, même pour les logemens comfortables et à bas prix où la philanthropie de lord Ashley veut le réunir à ses frères. L’indépendance, la liberté de caresser sa chimère favorite, au nord comme au midi, partout, voilà ce qui fait agir les hommes ; une fois ravies, tout leur devient terne et indifférent ; en vain vous leur parlerez de jouissances matérielles, ils demeureront immobiles et sans force, car ils se sentiront dégradés.

Ces jouissances matérielles d’ailleurs, même quand ils les ont recherchées avec ardeur, ce n’a jamais été en vue d’elles seules et pour elles-mêmes.

Jusqu’à présent, elles ont été le signe et le complément d’une certaine élévation, elles se sont alliées aux jouissances de l’esprit, elles ont été considérées, il faut le reconnaître, comme l’apanage des classes supérieures ou privilégiées. A ce titre, et dans son besoin d’ascension sans relâche, le travailleur pouvait les poursuivre d’une recherche infatigable et obstinée. La richesse pour lui, c’était l’affranchissement, la puissance, la science surtout. Dans une société où les classes seront confondues, où le pouvoir et l’éducation deviendraient l’apanage égal de tous ses enfans, cette noble raison d’agir aurait perdu toute valeur, et la possession des jouissances matérielles perdrait son plus grand prix.

Enfin, ce n’est presque jamais pour lui-même et pour lui seul que le travailleur les désire et les acquiert, c’est pour les faire partager à ceux qui vivent en lui et par lui : c’est pour l’amour de sa femme, de ses enfans qu’il travaille ; la récompense de ses peines est tout entière dans ses affections. Or, si l’organisation du travail, ainsi que l’entend la science nouvelle, tend à amortir, loin de l’exciter, l’activité humaine, la distribution des produits du travail par un pouvoir central et régulateur tend à affaiblir le sentiment de la paternité et les joies de la famille ; après avoir frappé l’homme dans sa valeur relative et sa dignité morale, le système que nous combattons l’atteint dans son bonheur, c’est-à-dire dans ses affections.

Nous ne dissimulons pas les attaques spécieuses dont l’hérédité a été l’objet, nous acceptons quelques-unes des maximes au nom desquelles on s’est efforcé de détruire ce qu’on a appelé non un droit, mais un fait anti-social et inique. C’est assez que dans les vues impénétrables de