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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/125

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sa responsabilité morale, il devient brute ; ôtez au travailleur son indépendance, sa libre allure, il devient inerte. Il demeure établi également que la répartition des produits par un pouvoir distributeur, l’anéantissement, pour dire le mot, de la propriété, de l’hérédité, est, en admettant qu’un tel pouvoir puisse s’établir et se maintenir régulièrement, la destruction de tous les mobiles qui poussent au bien, de toutes les raisons d’être et d’agir. Pour fonder un pareil ordre de choses, ceux qui l’ont tenté ont compris qu’il fallait modifier l’homme ; aussi ont-ils fait une nouvelle analyse de ses passions et de ses facultés ; pour soutenir une erreur, ils se sont appuyés sur des erreurs plus grossières encore. Êtres imparfaits et périssables, nous n’avons de valeur morale que par la lutte, nous ne sommes heureux que par l’amour. Supprimer la liberté, détruire les chances du combat, condamner le travailleur à produire sans émulation, sans alternative de profits et de pertes, réduire sa responsabilité personnelle à une diminution de consommation, c’est rendre inutiles les facultés qui sont sa force ou sa gloire, le zèle pour arriver au mieux, le courage pour supporter le pire ; c’est lui enlever l’espoir qui fait vivre, et le succès qui récompense d’avoir bien vécu. En vain on prétend substituer à l’aiguillon de l’intérêt particulier le dévouement à l’intérêt général. L’horizon de la pensée comme l’horizon visible est, court et borné ; jamais on n’obtiendra que pour un résultat ignoré, pour accroître une masse de richesses dont le chiffre lui sera indifférent, l’homme déploie l’énergie qu’il apporte à accroître son propre pécule. On a bien trouvé des soldats qui ont dompté l’instinct de leur conservation et bravé la mort par amour de la gloire, par dévouement à la patrie. Sans doute ; mais la guerre a toujours été un état exceptionnel et passager, l’héroïsme guerrier se développe et s’exalte par accès et avec intermittence. L’effort qu’il nécessite ne saurait être et n’a jamais été continu. En exiger un semblable pour organiser le travail pacifique, demander à chacun des membres de la famille universelle une absorption permanente dans le sentiment de l’intérêt général, croire que dans cette vie de labeur qui a besoin de toutes les minutes, de toutes les heures, ce sentiment ne fera jamais défaut et suppléera aux préoccupations individuelles qui rendent la concurrence si féconde, c’est méconnaître entièrement la nature humaine.

Mais cette nature humaine, on nous accuse de la calomnier, on se propose de la transformer en l’améliorant ! Nous persistons à penser que, si le dessein est louable, l’œuvre est imprudente et le résultat chimérique. Au lieu de l’intérêt immédiat et pressant qui le sollicite au travail, vous ne laissez à l’homme qu’un but éloigné et inconnu à poursuivre ; au lieu de l’orgueil qu’il puise dans le sentiment de sa force personnelle, et de l’ardeur qu’enfante le succès visible et palpable obtenu chaque jour, vous vous adressez à une faculté, supérieure