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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/122

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Nous en sommes à cette heure pleine de troubles, de malentendus, d’efforts mal dirigés et perdus, mais aussi à cette heure où l’égoïsme disparaît, où chacun jette à la mer ce qu’il a de plus précieux, sans lui donner un regret, s’il doit gêner la manœuvre, où l’action devient unanime, où la force se décuple par la sympathie, et après laquelle nous arriverons au port, si les décrets de la Providence ne nous ont pas condamnés à périr.

On a beaucoup reproché à l’ancien gouvernement son culte exclusif des intérêts matériels. Chose étrange ! et voilà que la révolution qui le renverse se fait également, et c’est là son caractère et sa grandeur, au nom d’intérêts matériels jusque-là négligés ou méconnus. Nous ne voulons pas examiner jusqu’à quel point ces reproches de négligence étaient mérités et sincères, cette discussion n’aurait ni convenance ni utilité ; mais on ne contestera point que si c’est surtout une question de salaires qui a armé le peuple de Paris, que si l’organisation du travail est aujourd’hui la principale, la seule préoccupation sérieuse, il ne s’agisse par conséquent et uniquement d’intérêts matériels.

Ces intérêts d’ailleurs ne renferment-ils pas tous les autres ? Appeler les classes les plus nombreuses et les plus pauvres à un accroissement de bien-être, n’est-ce pas les convier à la fois aux bienfaits de l’instruction, aux jouissances libérales, aux sentimens moraux ? A quoi bon des droits politiques, une intelligence plus éclairée, si ces facultés nouvelles ne leur étaient données que pour leur faire mieux comprendre et maudire la société où leur part serait si petite ?

Nous ne nous dissimulons point combien il est difficile de donner à ces intérêts la solution qu’ils demandent : nous savons qu’en l’état actuel de la question, la science n’a encore aucune réponse prête. Sous l’ancien gouvernement, ces intérêts avaient été le but et l’objet de plusieurs mesures empreintes d’un véritable esprit de philanthropie : c’est l’honneur de ceux qui l’ont servi avec loyauté d’en rappeler le souvenir ; mais toutes ces mesures avaient pour base un progrès lent et régulier. Elles sont insuffisantes aujourd’hui : ce qu’il faut aux classes ouvrières, par qui et pour qui s’est faite cette révolution de 1848, c’est une satisfaction aussi complète que possible, non point tant de leurs besoins politiques que de leurs besoins matériels ; et ce qu’il y a de dangereux, c’est que cette satisfaction ne doit pas se faire attendre. Autrement la fortune de la France serait en un péril si grand, que nous avons pu la comparer à un navire en perdition ; mais, si le péril est imminent, c’est une raison de plus pour y courir tous ; si le problème semble insoluble, c’est un devoir pour chacun d’y concentrer toutes les forces de son esprit. La question a été posée trop tôt ou à temps, peu importe ; elle n’est pas de celles qui s’enterrent ou se tournent : Dieu aidant, on y répondra.