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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/105

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impérial, c’est déjà haute trahison ; en parler à quelqu’un, c’est conspirer ; savoir qu’il existe une émigration polonaise et, bien pis encore, qu’il y a dans cette émigration une société démocratique, c’est un cas très grave, c’est un secret à garder pour soi ; tout au plus osera-t-on le révéler à son meilleur ami sous le sceau de quelque terrible serment. Qu’on imagine aussi combien il est malaisé dans ce pays d’espionnage d’avoir des livres défendus, et ceux-là seulement sont permis qu’on ne tiendrait pas à lire. Il n’est point de possession plus périlleuse ; l’étranger peut à peine en croire ses oreilles, quand il s’entend dire par son hôte, en signe d’une confiance illimitée, qu’il y a dans la maison une Histoire de la révolution de M. Thiers, et qu’on la lit. Les Paroles d’un Croyant, le Livre du Peuple, ont été bien des fois copiés à la main et donnés entre amis comme de précieux cadeaux. Le collaborateur anonyme de la Gazette allemande, dont j’emprunte ici les notes, raconte qu’il était une nuit dans un rendez-vous auquel assistaient un libraire et plusieurs gentilshommes ; à voir les visages effarés, les gestes mystérieux des personnages, à les entendre se jurer un silence éternel, on eût cru qu’il s’agissait d’un véritable complot : on s’entendait tout bonnement pour se procurer les couvres historiques de Schlosser.

Il était donc indispensable, vis-à-vis de la police russe, que la parole parlée remplaçât la parole écrite ; il était d’absolue nécessité que la parole se multipliât pour atteindre partout où le livre n’arriverait pas. Telle est la tâche laborieuse entreprise par les émissaires soit dans la Lithuanie, soit dans le royaume. Allant de domaine en domaine à travers les sentiers perdus des bois, errans et fugitifs sur le sol même de leur patrie, traqués comme des bêtes fauves de retraite en retraite, les émissaires ont bravé tous les dangers pour entretenir au fond des cœurs le souvenir et l’amour de la nationalité. Il y a des pages de roman dans ces existences aventureuses. Il y a des héros de légende dans cette histoire qui se perpétuera surtout par les traditions populaires. Il y a des noms qui sont déjà consacrés. L’audace fabuleuse de Zaleski, les merveilleux déguisemens de Ziencowicz, frappent encore les imaginations. Je dirai tout à l’heure la vie et la mort de Simon Konarski. Le sombre héroïsme avec lequel ces infatigables champions marchaient sans arrêter à leur but, leur muette ponctualité dans le devoir, leur résignation dans la peine, tout a fini par répandre autour de la propagande une sorte de terreur superstitieuse. Il s’est dit que les émissaires étaient justiciables de juges secrets qui punissaient la moindre hésitation d’un coup de poignard, et, de fait, on vit une fois un émissaire en tuer un autre à Cracovie ; seulement la victime n’était qu’un espion russe reconnu sur place par le meurtrier. Le mobile vrai de la discipline qui rattachait tous les agens de la propagande, c’était le dévouement à leur idée, c’était la passion démocratique. L’aristocratie émigrée avait bien aussi ses relations avec la mère patrie ; mais le plus souvent elle ne