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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/100

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« Le peuple ceignait la prison d’un rempart immobile ; les troupes en armes, les tambours en tête, se tenaient sur deux rangs, comme pour une cérémonie ; au milieu d’elles étaient les kibitka. L’officier de police s’avance à cheval : sa figure était celle d’un grand homme conduisant un grand triomphe, oui, le triomphe du czar du Nord, vainqueur de jeunes enfans ! Au roulement du tambour, on ouvre les portes de l’hôtel-de-ville ; ils sortent. Pauvres enfans ! ils avaient tous, comme des recrues, la tête rasée, les fers aux pieds. Le plus jeune, âgé de dix ans, se plaignait de ne pouvoir soulever ses chaînes, et montrait ses pieds nus et ensanglantés. L’officier de police, homme plein de compassion, examine lui-même les chaînes : « Dix livres, c’est conforme au poids prescrit. » On emmena Jancewski : je l’ai reconnu. Les souffrances l’avaient fait laid, maigre et noir ; mais que de noblesse dans ses traits ! Un an auparavant, c’était un sémillant et gentil petit garçon ; aujourd’hui, il regardait de dessus la kibitka comme le grand empereur du haut de sa roche isolée. Tantôt d’un œil fier, sec, serein, il semblait consoler ses compagnons de captivité ; tantôt il saluait le peuple avec un sourire amer, mais calme ; il semblait vouloir lui dire : Ces fers ne me font pas tant de mal. La kibitka s’élance, il arrache son chapeau de sa tête, se dresse, élève la voix, crie trois fois : La Pologne n’est pas encore morte ! et il disparaît derrière la foule. Mes yeux suivaient toujours cette main tendue vers le ciel, cette tête sans tache qui brillait au loin, annonçant à tous l’innocence de la victime et l’infamie des bourreaux. Cette main ; cette tête sont encore devant mes yeux. Si je les oublie, toi, mon Dieu ! oublie-moi dans ton paradis ! »

Cette force d’ame des enfans, combien de fois ne s’est-elle pas aussi révélée chez les femmes, et par quels traits de douloureuse patience ou de sombre énergie ! Ainsi, la comtesse Émilia Plater, l’héroïne de 1831, ne put se résigner à quitter cette chère patrie qu’elle avait tant aimée. On la disait morte en Angleterre ou en France ; elle vivait encore, il n’y a pas long-temps, au fond d’un domaine de la Pologne russe, cachée sous des habits de paysanne qu’elle porta durant des années, et durant des années réduite aux plus grossiers travaux. Traitée le jour comme une servante par les hôtes qui lui gardaient ce secret périlleux, le soir, quand tout redevenait muet et calme, elle voyait à ses pieds la famille entière lui demander pardon d’un abaissement qui faisait la sûreté commune. Rappellerai-je aussi cette mère aveugle qui passait les plus froides nuits d’hiver collée, si j’ose ainsi parler, aux murs d’une prison, dans l’espoir d’apprendre par quelque indice si la prison lui conservait du moins le fils unique qu’elle lui avait ravi ? Une fois enfin vint un cri qui la rassura, un cri sourd qui perça l’épaisseur des voûtes : son fils vivait encore, puisqu’il criait sous la verge.

« Nos souffrances sont nos exploits, » dit un poète polonais. Le mot est d’une vérité cruelle. Pour ces malheureux qui avaient perdu jusqu’à la chance de se battre, l’orgueil de bien souffrir avait remplacé l’orgueil de vaincre. Lors du procès des Polonais de Posen, les Polonais de « la couronne, » comme se nomment ceux du royaume, témoignaient