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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/993

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panique, car il n’y a pas beaucoup de cervelle dans ces grosses têtes.

On dit encore que ces grands niais, arrivés au bord de la mer, voyant le ciel réfléchi dans les flots bleus,

Crurent que la mer était le ciel lui-même, et se précipitèrent dans les flots, pleins de confiance en Dieu, et s’y noyèrent tous ensemble.

Quant à ce qui regarde les ours, l’homme les détruit maintenant peu à peu ; chaque année, leur nombre diminue dans les montagnes.

« C’est ainsi, disait le bon vieux, que l’un fait place à l’autre sur la terre ; après les hommes, l’empire passera aux nains,

« A ces petites créatures microscopiques et rusées qui habitent sous les montagnes, fouillant et amassant sans relâche des richesses dans les filons d’or et d’argent.

« Je les ai souvent vus au clair de la lune lorsque, pour nous épier, ils sortent leurs petites têtes pleines de malice des crevasses de la terre, et j’ai eu peur en songeant à l’avenir,

« Et au règne crasseux de ces pygmées richards. Hélas ! je le crains bien, nos neveux seront forcés de se jeter à l’eau, comme les géans stupides qui croyaient se réfugier dans le ciel. »


XIII.

Le lac aux eaux profondes repose dans sa sombre coupe de rochers. De pâles étoiles, regardent mélancoliquement du haut du ciel. C’est la nuit et le silence.

La nuit et le silence ! — Les rames s’élèvent et retombent. La barque nage mystérieusement en clapotant. Les nièces du batelier ont pris sa place.

Elles rament gracieusement, avec souplesse. Parfois dans l’ombre, à la lueur des étoiles, on voit briller leurs bras nus, vigoureux, et leurs grands yeux d’azur.

Lascaro est assis à mes côtés, pâle et muet comme de coutume. Cette pensée me vient comme un frisson : serait-il vraiment un revenant ?

Et moi-même, ne suis-je pas mort aussi ? Et voilà que je navigue maintenant, avec des spectres pour compagnons, dans le triste empire des ombres.

Ce lac, n’est-ce pas le Styx à l’onde noire ? Proserpine, à défaut de Caron, ne me fait-elle pas conduire par ses soubrettes ?

Non, je ne suis pas encore mort et éteint. — Au fond de mon ame je sens encore brûler et palpiter la flamme joyeuse de la vie.

Ces jeunes filles qui manient gaiement la rame et parfois m’éclaboussent avec l’eau qui en découle, rieuses et folâtres,

Ces belles filles fraîches et potelées, bien sûr, ne sont pas des fantômes infernaux ni les suivantes de Proserpine.