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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/95

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dont les derniers supports branlaient déjà sur une terre convulsive. Tout est tombé maintenant, et l’on peut examiner, sans colère contre l’architecte, des ruines qui ne sont plus menaçantes ; ce n’est pas à dire pour cela qu’on soit tenté de rebâtir. Quelques auditeurs de M. Guizot lui avaient reproché, durant son cours de 1829, le danger de cette impartialité, dont il faisait profession à l’égard du moyen-âge. M. Guizot répondit : « S’il s’agit du danger de l’impartialité politique, il faut le nier absolument ; l’impartialité ne sera jamais une pente populaire, l’erreur des masses ; elles sont gouvernées par des idées et des passions simples, exclusives, et il n’y a pas à craindre qu’elles jugent trop favorablement du moyen-âge. L’impartialité dont il s’agit ne pénétrera guère en dehors des régions de la discussion philosophique. » Ce sont là de belles paroles, belles et sensées : M. de Courson n’y voit qu’une concession déplorable aux exigences du petit libéralisme. Oui, l’impartialité peut être une erreur, l’erreur des beaux esprits faux, mais non point celle des masses ; on voudrait bien amener le monde à soi sous ce magnifique prétexte, on y perdra sa peine. Aussi le dit-on avec une modestie que j’aimerais à croire sincère [1] : nous réclamons seulement le droit de confesser « que la jument de Roland était belle, nous ne pensons point à la ressusciter : » il n’y aurait, en effet, qu’un embarras à cela, il faudrait la remettre sur ses pieds.

Il faudrait, en même temps, renoncer à tout l’acquit de la science, bannir des esprits éclairés les idées saines qu’ils doivent à d’illustres maîtres, et changer les faits pour changer la doctrine. La science aujourd’hui ne calomnie point, ne hait point le passé ; elle rend justice à toutes les phases de l’histoire, à la société féodale comme à toutes celles qui se sont succédé dans la longue série des destinées humaines, Elle ne s’arrête pas en chemin, elle ne dresse pas à perpétuité sa tente voyageuse sur quelque point isolé de cette route infinie pour s’engourdir avec les morts et jeter l’anathème aux vivans ; elle ne craint pas non plus que ces morts se lèvent pour glacer ceux qui marchent ; elle est sans rancunes parce qu’elle est sans alarmes. Dieu ne veut jamais les restaurations, il n’y a que les hommes qui les essaient : nous avons bien pu nous en apercevoir. Le gouvernement féodal est arrivé partout à sa place pour s’en aller partout à son heure, et c’est une des grandes merveilles de l’histoire que cette lente succession des formes sociales progressivement traversées par l’intelligence ; c’est la plus belle philosophie que je connaisse de voir l’homme, agrandi par l’éducation patiente des siècles, monter peu à peu de la notion première de la famille jusqu’à la notion vraie de l’état.

Accorder sur un bon pied l’état et la famille, tel est le sublime problème

  1. Avant-propos de M. de Courson, page 8.