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plus particulièrement la chose à l’Armorique, il nous retrace pour la troisième ou quatrième fois les mérites humanitaires de la clientelle et du vasselage. C’est alors seulement, c’est après toutes ces campagnes en terre étrangère, qu’il se décide à conduire d’un grand train les annales mêmes de Bretagne depuis les croisades jusqu’à la révolution de 89 ; deux chapitres et un épilogue font toute l’affaire, cent cinquante pages environ (l’ouvrage en a près de neuf cents). Tout cela, mis ensemble, s’intitule donc : Histoire des peuples bretons dans la Gaule et dans les Iles Britanniques, langues, coutumes, mœurs et institutions ; c’est tout cela que l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a proclamé le travail « le plus savant et le plus profond » de l’année courante quelle année !

Si fidèle que soit mon compte-rendu, l’on a peut-être eu quelque peine à suivre la pensée de l’auteur sur cette route brisée qu’il parcourt. Combien n’en aurait-on pas à le voir se chercher lui-même au milieu de ce dédale, perdre à tout moment le fil qu’il casse et renoue vingt fois sans le ressaisir jamais à propos ! Il va, il vient, il avance, il recule, il se hâte, il s’essouffle ; il s’embrouille à vouloir démêler tous les morceaux de son idée sous les trois éditions qu’elle a successivement engendrées [1]. On dirait qu’entraîné malgré lui d’écarts en écarts, M. de Courson désespère toujours d’arriver : « Mais poursuivons… mais continuons…, s’écrie-t-il après chacun de ses hors-d’œuvre ; revenons à notre sujet… il en est temps… le temps nous presse… l’espace va nous manquer… » Était-ce donc le libraire qui, son contrat à la main, fixait à la fois un format et un délai, jaloux d’introduire au plus vite une autre Bretagne dans cette récente galerie des physiologies illustrées de nos provinces ? ou bien était-ce l’Académie qui attendait le livre à la porte de l’auteur et s’impatientait de ne point l’avoir encore couronné ?

Qui sait cependant ? ces mauvais procédés de fabrication ont peut-être donné des résultats imprévus ; cette fougue vagabonde, très rare chez les érudits, qui sont gens méthodiques, a peut-être enrichi la science en la promenant ainsi à travers champs ; il y a des torrens qui roulent de l’or. Je ne me rebuterai pas, je m’attaque sérieusement au fond même, à la substance du livre de M. de Courson. J’y vois tout de suite bien des lacunes et bien du luxe hors de place ; il a oublié des choses qu’il aurait dû mettre, il en a mis qu’il aurait dû rejeter, et

  1. L’opinion de M. de Courson sur la nature et les rapports de ces éditions successives est d’ailleurs très changeante. D’après son avant-propos, il paraîtrait que les premières étaient « des fragmens détachés du grand ouvrage » qu’il publie. Dans une note du second volume, ou voit au contraire que l’ouvrage de 1843 a été « refondu » dans l’ouvrage, de 1845. Auquel entendre ? Ce qu’il y e de sûr, c’est qu’on ne serait pas fâché de lasser croire que les trois éditions sont trois livres différens ; l’auteur sait bien qu’elles n’en font qu’un : que ne l’ont-elles fait meilleur !