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bien avec un peu d’enflure ; on aime sincèrement la vertu, et on déclame sur la vertu. Les préambules des lois sont des sermons ; le législateur du Ve siècle comme ceux du siècle dernier, se rend par avance toute la justice qu’il est en droit d’attendre de la postérité. Il faut en revenir à cette explication, que les écoles de Constantinople avaient nourri et formé Théodoric, comme les écrits des philosophes du dernier siècle avaient élevé les générations de 1789, mens omnibus una.

C’est sous l’empire de ces lois bienfaisantes que s’écoulèrent trente-trois années d’un règne glorieux et paisible. Il faut se rappeler dans quel chaos le monde connu était alors plongé, se souvenir qu’à quelques pas de cette heureuse Italie, le meurtre ensanglantait chaque jour le trône de Constantinople, que, de l’autre côté des Alpes, les guerres abominables des fils de Clovis se terminaient par des fratricides, pour comprendre avec quel sentiment de reconnaissance et d’amour les peuples soumis au sceptre de Théodoric bénissaient celui qui leur créait ainsi un monde privilégié. « L’âge d’or est revenu dans sa terre natale, » disaient les témoins de ce règne.

O Melibœe, Deus nobis haec otia fecit !

Théodoric avançait ainsi, chargé de gloire et d’années, des bénédictions des vaincus et des vainqueurs, vers la fin de sa carrière. Rien n’y avait manqué, ni l’éclat des armes dans la jeunesse, ni la sagesse et la renommée du législateur dans l’âge mûr. Il aimait la gloire, et songeait souvent au jugement que la postérité porterait sur lui et sur les actions de son règne. Si Théodoric était mort après cette longue période, le jugement rendu par ce tribunal qu’il invoquait eût été exempt de tout blâme, et les récriminations intéressées des historiens du Bas-Empire n’auraient su comment s’attaquer à cette vie aussi pure que glorieuse ; mais les destinées souveraines ont moins encore que la vie modeste de chacun de nous ce privilège d’un bonheur sans mélange poussé jusqu’aux extrêmes limites de l’âge.


II.

Nous arrivons à cette catastrophe illustre et déplorable de Boëce et de Symmaque, sur laquelle, selon nous, un jugement impartial reste encore à établir. Les plaintes éloquentes de Boëce ont rendu trop difficile l’équité entre la victime, coupable ou non, et son juge. La poésie, la philosophie, la religion, tout ce qui est puissant sur le cœur de l’homme a conspiré pour donner à la mort de Boëce un éclat sinistre qui projette sa lueur jusque sur ces armées que nous venons de rappeler.