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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/78

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Au déclin, au terme d’une vie si longue, ils voulaient encore, avec la même ardeur qu’au début, avec la même droiture de sens et de caractère, ils voulaient le légitime développement de toutes les forces humaines, l’égale répartition des devoirs publics, le sage progrès des ignorans vers la lumière, des capables vers le pouvoir. Ils ne sont plus ; ils sont morts presque tous à temps, la veille ou le lendemain d’une victoire qui ne fut point un désordre : ils ont pu croire leurs souhaits comblés et leur tâche finie.

Je me demande pourtant ce qu’auraient pensé ces illustres libéraux, ces véritables grands seigneurs, s’ils avaient entendu par hasard ce que nous entendons maintenant à tous les coins de rue, des sophistes bourgeois dénigrer niaisement l’œuvre de 89 et faire fi de cet immortel triomphe. Quelle pitié ne les eût pas saisis ! quel dédain railleur sur ces lèvres généreuses ! Comme ils se fussent moqués de ces tristes songeurs qui s’estiment habiles pour avoir entrepris de glorifier des décombres jadis si vaillamment balayés, les décombres de la vieille société religieuse, de la vieille société civile ! De quel mépris n’eussent-ils point accablé une science rétrograde dont les plus fameuses découvertes sont des injures maladroites contre les meilleurs enseignemens qu’ils nous aient légués, contre la tolérance des cultes, contre la fusion des classes, contre l’union de la France morale et de la France territoriale ! Comme ils eussent durement traité ces médiocres savans qui semblent aujourd’hui sortir de partout, tant ils sont bien accueillis, et qu’on dirait inviolables, tant ils se fient à la faveur des circonstances pour échapper à la critique ; politiques en sous-ordre, dont la tâche est de nous montrer l’antiquité tout en beau pour nous ôter peut-être le goût de l’avenir ! Puis, sans doute avec cette sérénité qui marquait la vigueur de leurs ames, ces nobles vieillards auraient détourné la tête et passé leur chemin, jugeant bien que ce vaste édifice qu’ils avaient fondé n’allait point crouler pour si peu.

Je n’imagine pas, en effet, que les travaux de la constituante doivent demain disparaître ; je me tiens très assuré qu’on ne nous rendra ni des corporations ni des castes, et je n’ai pas la moindre peur de la corvée ni de la dîme. Écoutez cependant nos nouveaux docteurs, poètes ou romanciers, érudits ou publicistes : ils sont en admiration continuelle devant les merveilles d’autrefois ; nos pères ont tout démoli, parce qu’ils étaient des esprits forts à cervelle légère, des marquis étourdis amoureux de popularité, des robins intrigans et frondeurs ; on n’y peut mais à présent, et c’est grand dommage ; du moins faut-il rendre justice au passé, s’il n’y a point d’espoir qu’on le recommence. Sur quoi l’on entame les plus étranges panégyriques ; là où les contemporains n’avaient senti qu’abus et misères, on aperçoit les mérites les plus signalés : cette souveraine puissance de la Rome catholique, trop tôt gâtée par d’humaines