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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/777

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nous empêcher de lui soumettre ce que nous croyons être la vérité, avec une conscience persévérante et sans préoccupation personnelle. » Ce rôle de justice et d’impartialité honore celui qui le prend ; mais il est difficile à tenir, et, dès le début, M. Billault, malgré son talent, en a paru embarrassé. La majorité l’écoutait froidement, car elle continuait à le considérer comme un adversaire, et l’opposition n’a pas vu sans déplaisir ses mouvemens d’indépendance : c’est ce que les partis pardonnent le moins. Au surplus, il serait prématuré de vouloir juger aujourd’hui les conséquences de la nouvelle attitude prise par M. Billault : c’est une situation qui commence.

Nous n’avons jamais cru qu’en ce moment les difficultés extérieures pussent amener une crise ministérielle qui ébranlerait la situation au lieu de l’affermir. C’est ce qu’ont reconnu les deux chambres ; nous en avons pour preuve l’unanimité de leurs suffrages sur les questions d’Espagne et de Cracovie. La royauté ne saurait avoir d’autres sentimens, et elle prête au cabinet un appui sincère. Plus que jamais la France doit donner à l’Europe le spectacle de l’accord des grands pouvoirs de l’état. Maintenant, en dehors de la question ministérielle proprement dite, il y a pour le cabinet quelques préoccupations intérieures. Nous ne voulons pas parler de l’intention qu’on a attribuée à M. le maréchal Soult de renoncer enfin à la présidence : M. le duc de Dalmatie veut au contraire la garder, et ce désir ne rencontre aucune objection parmi ses collègues ; mais il y a quelques ministères en souffrance : M. Martin du Nord et M. Canin-Gridaine sont forcément éloignés des affaires ; on prête à M. Lacave-Laplagne le projet formel de se retirer. Ces jours derniers, à la chambre, M. Laplagne semblait en effet rejeter sur ses collègues le fardeau de la responsabilité ministérielle ; il se représentait comme ayant été obligé d’accepter des mesures qu’il n’approuvait pas, et, en parlant du pouvoir, il disait y tenir assez peu. Ce dédain est tardif est-il sincère ? Si, politiquement, les dispositions de la majorité n’inspirent aucune inquiétude au cabinet, il ne doit pas oublier qu’elle peut se montrer exigeante pour la bonne administration des affaires : c’est son intérêt de ne pas trop différer à se fortifier et à se compléter.

De l’autre côté du détroit, la manière dont vient de se poser la question de cabinet n’est pas très alarmante pour le ministère whig. Lord John Russell n’a en face de lui que lord George Bentinck, que la phalange du vieux parti tory a choisi pour son chef. Ce dernier a imaginé de proposer à la chambre des communes de consacrer une somme de 16 millions sterling, qui forment 400 millions de notre monnaie, à l’établissement d’un vaste système de chemins de fer en Irlande. Voilà une rare munificence. Lord John Russell a fait connaître qu’il repousserait cette motion, et qu’il se retirerait, si elle était adoptée. Si les députés irlandais veulent la durée du ministère whig, ils repousseront eux-mêmes le présent que leur offre lord George Bentinck ; ils auront ainsi l’occasion de se montrer plus économes des ressources de l’Angleterre que certains tories. L’issue de cette épreuve n’est guère douteuse. Sir Robert Peel et ses amis ne se joindront pas à lord George Bentinck ; ils n’ont aucun intérêt à amener une crise dont ils ne pourraient aujourd’hui profiter. En dépit de tout ce qu’on a pu dire, il n’y a pas plus en ce moment de question ministérielle à Londres qu’à Paris.