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recueillir les fruits. Dès le 21 juillet, M. le comte de Jarnac disait à lord Palmerston, en lisant avec lui l’instruction que ce dernier avait envoyée le 19 à M. Bulwer : « Tout ceci est essentiellement différent de ce que nous avons réglé avec lord Aberdeen. » Le gouvernement français devait-il rester sans inquiétude, sans prévoyance, devant de pareils symptômes ? Pendant un mois, M. de Jarnac, à plusieurs reprises, proposa à lord Palmerston de renouer l’action commune à laquelle avait été fidèle lord Aberdeen : il ne reçut que des réponses dilatoires du ministre whig, qui disait ne pouvoir rien faire sans consulter le conseil, et qui, le 13 août, ne l’avait pas encore consulté.

Pendant que du côté de l’Angleterre le gouvernement français apercevait le danger d’être finalement dupe, l’Espagne perdait patience et voulait enfin arriver à une solution. Le 9 août, à Madrid, on proposa à notre ambassadeur de marier la reine à M. le duc de Cadix, pourvu que le mariage de M. le duc de Montpensier avec l’infante fût associé à celui de la reine. Cette simultanéité avait toujours été dans les projets de la cour d’Espagne. Déjà, comme l’a rappelé un jeune député, M. Léonce de Lavergne, qui a abordé la tribune avec beaucoup de décision ; déjà, en 1845, quand il s’agissait de marier la reine Isabelle avec le comte de Trapani, le gouvernement espagnol y mettait pour condition l’union simultanée de M. le duc de Montpensier avec l’infante dona Luisa. Au mois d’août 1846, le cabinet de Madrid considérait plus que jamais cette simultanéité comme indispensable à la sécurité et au salut de la monarchie : si on la lui eût refusée, il se fût rejeté dans une combinaison hostile à nos intérêts, car il voulait d’une manière positive ou l’appui de la France, ou l’appui de l’Angleterre. Tels sont donc les élémens de la nécessité à laquelle a cédé la politique française : d’une part, les dangers que nous courions du côté de lord Palmerston ; de l’autre, l’obligation où nous étions de prendre en grande considération les convenances et les intérêts du gouvernement espagnol.

Dans toute cette affaire, on s’est réciproquement accusé, à Londres et à Paris, d’avoir manqué de courtoisie et de procédés, et ces reproches ont plus que toute autre chose envenimé la question. Nous vivons dans une époque de publicité sans bornes, de curiosité toujours avide, parfois malveillante, où les gouvernemens ne sauraient trop avoir les uns envers les autres de circonspection et de dignité. La diplomatie ne doit jamais oublier que maintenant elle est presque toujours exposée au grand jour de la tribune : les dépêches ne vont plus s’ensevelir dans les muettes archives des gouvernemens absolus. Nous n’aurions voulu parler ici du désaccord qui s’est élevé entre M. le ministre des affaires étrangères et lord Normanby au sujet de la dépêche du 25 septembre que pour dire qu’il a été exprimé avec une mesure spirituelle, avec une sorte d’enjouement qui, à nos yeux, en atténuait beaucoup l’importance ; mais les paroles prononcées à la tribune par M. le ministre des affaires étrangères ont excité la susceptibilité de M. le marquis de Normanby, et sur-le-champ il s’en est montré fort blessé. Si ces paroles lui paraissaient de nature à mériter quelques explications, pourquoi ne les a-t-il pas demandées ? Elles lui eussent été d’autant moins refusées, que M. le ministre des affaires étrangères n’a fait aucune difficulté de répondre à ceux qui l’interrogeaient après son discours sur ce qu’il avait véritablement voulu dire, qu’il n’avait jamais eu la pensée de porter la moindre atteinte à la considération de M. l’ambassadeur d’Angleterre. Cette déclaration a été re-