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se joindre, depuis vingt ans, des raisons plus impérieuses encore. La France ne peut abdiquer toute pensée d’extension territoriale que sous la réserve de devenir puissance colonisatrice et maritime, et l’Algérie est désormais pour l’Europe la plus sérieuse garantie des traités qui nous ont fait rentrer dans nos anciennes limites. Or, l’amitié de l’Espagne est la condition même du développement de la France dans ses possessions d’Afrique. Si cette amitié est utile en temps de paix pour notre établissement agricole, qui tire ses meilleurs travailleurs des Baléares et de l’Andalousie, elle devient indispensable en cas de guerre maritime, car l’Espagne peut seule assurer le ravitaillement de l’Algérie, et son intervention rendrait impossible le blocus de ses côtes. L’alliance espagnole n’existât-elle pas à titre de principe, il faudrait donc l’inventer : lorsque la France, pour s’asseoir solidement à Alger, est contrainte de s’appuyer sur Tunis et de peser sur le Maroc, lorsque son vieux patronage au Liban et le devoir de maintenir la liberté commerciale du monde l’appellent à intervenir si souvent dans les affaires d’Égypte et de Syrie, il faut qu’en respectant l’indépendance intérieure de l’Espagne, elle puisse en toute occasion compter sur elle. Elle ne saurait fonder sa politique dans la Méditerranée sans le concours de la puissance qui possède Cadix, Algésiras, Ceuta, Barcelone et Mahon : mieux vaudrait mille fois renoncer à des espérances qui suffisent pour nous consoler de tant d’autres désormais perdues, que d’en poursuivre l’accomplissement sans une condition manifestement nécessaire à notre sécurité et à notre succès. L’instinct public a compris la connexité de ces grands intérêts ; aussi aurait-il considéré l’établissement à Madrid d’un gouvernement soumis à une influence rivale comme une trahison envers la France.

Rarement politique a rencontré au sein des pouvoirs publics et de la nation une plus vive adhésion que la politique suivie par le cabinet dans l’affaire de la succession espagnole. Le principe posé dès 1842 par M. le ministre des affaires étrangères et notifié par lui aux grandes cours était à la fois tellement français et tellement européen, si conforme à nos intérêts et à l’équilibre général du monde, qu’il ne pouvait soulever au-delà des frontières aucune objection sérieuse. Aussi l’Angleterre ne se refusa-t-elle pas à l’admettre, quoiqu’elle réservât par l’organe de lord Aberdeen le droit et la pleine liberté de la reine d’Espagne. Le mariage de cette princesse avec un descendant de Philippe V était devenu, grace à la bonne attitude prise par la France, une idée acceptée de tous, parce que tous comprenaient qu’aucune transaction n’était possible sur un point où l’intérêt de ce pays et l’honneur de sa maison régnante étaient si étroitement engagés. Pendant quatre années, l’accomplissement de ce projet a été poursuivi de concert par le cabinet français et par le cabinet tory : à l’avènement du ministère whig, au