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— Et maintenant, que comptez-vous, faire ?

— J’espère entrer au service du pacha de Beyrouth. Je connais son trésorier, qui est de ma nation.

— Et- ne songez-vous pas à vous marier ?

— Je n’ai pas d’argent, à donner en douaire, et aucune famille ne m’accordera de femme autrement.

Allons, dis-je en moi-même après un silence, montrons-nous magnanime, faisons deux heureux.

Je me sentais grandi par cette pensée. Ainsi, j’aurais délivré une esclave et créé un mariage honnête. J’étais donc à la fois bienfaiteur et père ! Je pris les mains de l’Arménien et je lui dis : — Elle vous plaît, épousez-la, elle est à vous !

J’aurais voulu avoir tous mes amis pour témoins de cette scène émouvante, de ce tableau patriarcal ; l’Arménien étonné, confus de cette magnanimité ; l’esclave assise près de nous, encore ignorante du sujet de notre entretien, mais, à ce qu’il me semblait, déjà inquiète et rêveuse.

L’Arménien leva les bras au ciel, comme étourdi de ma proposition.

— Comment ! lui dis-je, malheureux, tu hésites !… Ainsi tu séduis une femme qui est à un autre, tu la détournes de ses devoirs, et ensuite tu ne veux pas t’en charger quand on te la donne !…

Mais l’Arménien ne, comprenait rien à ces reproches. Son étonnement s’exprima par une série, de protestations énergiques. Jamais il n’avait eu la moindre idée des choses que je pensais. Il était si malheureux même d’une telle supposition, qu’il se hâta d’en instruire l’esclave et de lui faire donner témoignage de sa sincérité. Apprenant en même temps ce que j’avait dit, elle en parut blessée et surtout de la supposition qu’elle eût pu faire attention à un simple raya, serviteur soit des Turcs, soit des Francs, et presque l’égal d’un yaoudi.

Ainsi le capitaine Nicolas m’avait induit en toute sorte de suppositions ridicules. On recoupait bien là l’esprit astucieux des Grecs !

Il n’y avait pas à s’y tromper. — En pénétrant au fond de ma conscience ; je songeai avec amertume que mon beau sacrifice n’avait peut-être eu d’autre but que d’abdiquer la responsabilité gênante du sort d’une femme que je n’étais plus en position de garder.


XI. – LE PERE PLANCHET.

Quand nous sortîmes de la quarantaine, je louai pour un mois un logement dans une maison de chrétien maronite, à une demi-lieue de la ville. La plupart de ces demeures, — situées au milieu des jardins, étagées sur toute la côte le long des terrasses plantées de mûriers, —