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et l’un d’eux entonnait l’hymne de la prière, comme aurait pu faire le grave muezzin du haut des minarets. Je ne pouvais empêcher l’esclave de se joindre à cette religieuse effusion si touchante et si solennelle ; dès le premier jour, nous nous vîmes ainsi partagés en communions diverses. Le capitaine, de son côté, faisait des oraisons de temps en temps à une certaine image clouée au mât qui pouvait bien être la patrone du navire, santa Barbara ; l’Arménien, en se levant, se lavait les mains et les pieds avec du savon, et mâchonnait des litanies à voix basse ; moi seul, incapable de feinte, je n’exécutais aucune génuflexion régulière, et j’avais pourtant quelque honte à paraître moins religieux que ces gens. Il y a chez les Orientaux une tolérance mutuelle pour les religions diverses, — chacun se classant simplement à un degré supérieur dans la hiérarchie spirituelle, mais admettant que les autres peuvent bien à la rigueur être dignes de leur servir d’escabeau ; — le simple philosophe dérange cette combinaison : où le placer ? Le Coran lui-même, qui maudit les idolâtres et les adorateurs du feu et des étoiles, n’a pas prévu le scepticisme de notre temps.


V. – IDYLLE.

Vers le troisième jour de notre traversée, nous eussions dû apercevoir la côte de Syrie ; mais, pendant la matinée, nous changions à peine de place, et le vent, qui se levait à trois heures, enflait la voile par bouffées, puis la laissait peu après retomber le long du mât. Cela paraissait inquiéter peu le capitaine, qui partageait ses loisirs entre son jeu d’échecs et une sorte de guitare avec laquelle il accompagnait toujours le même chant. En Orient, chacun a son air favori, et le répète sans se lasser du matin au soir, jusqu’à ce qu’à en sache un autre plus nouveau. L’esclave aussi avait appris au Caire je ne sais quelle chanson de harem dont le refrain revenait toujours sur une mélopée traînante et soporifique. C’étaient, je m’en souviens trop, les deux vers suivans :

abibé ! sakel nôh ! ...
« Ya makmouby ! ya sidi ! »

J’en comprenais bien quelques mots, mais celui de kabibé manquait à mon vocabulaire. J’en demandai le sens à l’Arménien, qui me répondit : Cela veut dire un petit drôle. Je couchai ce substantif sur mes tablettes avec l’explication, ainsi qu’il convient quand on veut s’instruire.

Le soir, l’Arménien me dit qu’il était fâcheux que le vent ne fût pas meilleur et que cela l’inquiétait un peu.

— Pourquoi ? lui dis-je. Nous risquons de rester ici deux jours de plus, voilà tout, et décidément nous sommes très bien sur ce vaisseau.