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et d’amoureusement rêveur jaillissait pour moi de ces mots riches en voyelles et cadencés comme des chants d’oiseaux. C’est peut-être, me disais-je, quelque chant d’un pasteur de Trébisonde ou de Cyrénaïque. Il me semble entendre des colombes qui roucoulent sur la pointe des ifs ; cela doit se chanter dans des vallons bleuâtres où les eaux douces éclairent de reflets d’argent les sombres rameaux du mélèse, où les roses fleurissent sur de hautes charmilles, où les chèvres s’égarent au loin comme dans une idylle de Théocrite.

Cependant je m’étais rapproché du jeune homme, qui m’aperçut enfin, et, se levant, me salua en disant : « Bonjour, monsieur. »

C’était un beau garçon aux traits circassiens, à l’œil noir, avec un teint blanc et des cheveux blonds coupés de près, mais non pas rasés selon l’usage des Arabes. Une longue robe de soie rayée avec un pardessus de drap gris composait son ajustement, et un simple tarbouch de feutre rouge lui servait de coiffure ; seulement la forme plus ample et la houppe mieux fournie de soie bleue que celle des bonnets égyptiens indiquaient le sujet immédiat d’Abdul-Medjid. Sa ceinture, faite d’un aunage de cachemire à bas prix, portait, au lieu des collections de pistolets et de poignards dont tout homme libre ou tout serviteur gagé se hérisse en général la poitrine, une écritoire de cuivre d’un demi-pied de longueur. Le manche de cet instrument oriental contient l’encre, et le fourreau contient les roseaux qui servent de plumes (calam). De loin, cela peut passer pour un poignard ; mais c’est l’insigne pacifique du simple lettré.

Je me sentis tout d’un coup plein de bienveillance pour ce confrère, et j’avais quelque honte de l’attirail guerrier qui, au contraire, dissimulait ma profession. — Est-ce que vous habitez dans ce pays ? dis-je à l’inconnu.

— Non, monsieur, je suis venu avec vous de Damiette.

— Comment, avec moi ?

— Oui, les bateliers m’ont reçu dans la cange et m’ont amené jusqu’ici. J’aurais voulu me présenter à vous, mais vous étiez couché.

— C’est très bien, dis-je, et où allez-vous comme cela ?

— Je vais vous demander la permission de passer aussi sur la djerme pour gagner le vaisseau où vous allez vous embarquer.

— Je n’y vois pas d’inconvénient, dis-je en me tournant du côté du janissaire ; mais ce dernier me prit à part.

— Je ne vous conseille pas, me dit-il, d’emmener ce garçon. Vous serez obligé de payer son passage, car il n’a rien que son écritoire ; c’est un de ces vagabonds qui écrivent des vers et autres sottises. Il s’est présenté au consul, qui n’en a pas pu tirer autre chose.

— Mon cher, dis-je à l’inconnu, je serais charmé de vous rendre service,