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qu’il pouvait y avoir là une erreur de copiste, et que l’on avait pu écrire Araujo ou Arauso pour Erauso, nom qui appartient encore à l’une des familles les plus distinguées d’Urnieta. Cette conjecture se trouva bientôt confirmée. M. de Ferrer écrivit à Saint-Sébastien, et l’on parvint à découvrir, dans les registres de la paroisse de Saint-Vincent, l’extrait de baptême de Catalina de Erauso, et, dans ceux du couvent de Saint-Sébastien et Antiguo, des comptes qui établissent, à n’en pouvoir douter, que Catalina a habité le monastère jusqu’en 1607 ; on put s’assurer des sommes que sa famille payait chaque année pour son entretien ; on retrouva également les noms des religieuses que mentionne Catalina et en particulier ceux de ses trois sœurs. Enfin, dans les livres postérieurs à 1607, époque où l’aventurière s’échappa du couvent, on ne trouva plus trace de son existence [1].

Ces indices excitèrent la curiosité de M. de Ferrer, et il voulut pousser plus loin ses investigations. Il fit faire de minutieuses recherches dans les archives d’Amérique, conservées à Séville. On y découvrit les certificats ou attestations des officiers sous les ordres desquels Catalina avait servi, la pétition qu’elle adressa au roi, la réponse qui lui fut faite, l’ordonnance par laquelle une pension annuelle lui fut accordée, et beaucoup de lettres que je crois inutile de rapporter après M. de Ferrer. Une découverte plus singulière encore vint bientôt dissiper tous les doutes du persistant éditeur et récompensa le bibliophile de ses investigations ingénieuses. En compulsant les dossiers relatifs à Catalina, M. de Ferrer avait appris que le portrait de la monja avait été fait par Francisco Crescenzi, à Rome, où, selon toute probabilité, il devait exister encore. On chercha ce portrait dans toutes les galeries romaines, ce fut en vain ; mais, au commencement de 1829, M. de Ferrer, étant allé visiter à Aix-la-Chapelle le musée de M. Shepeler, se trouva tout à coup en face d’un tableau représentant une femme en habit de guerre, et, au haut de la toile, il lut cette inscription écrite en lettres d’or, d’un demi-pouce de hauteur : El alferez doña Catalina de Erauso, natural de San-Sebastian. Anno 1630. Le portrait, signé Pacheco [2] et non pas Crescenzi, avait été acheté à Madrid. Dès-lors M. de Ferrer n’hésita plus : il publia pour lui et pour ses amis le manuscrit de Catalina. On était alors à la veille de la révolution de juillet, c’était mal choisir son temps. La tourmente politique emporta le malheureux livre, qui disparut aussi mystérieusement que l’héroïne dont

  1. Les mémoires de Catalina, qui la font naître en 1585 et sortir du cloître en 1600, sont en désaccord avec les registres de sa paroisse et de son couvent, dont nous avons suivi les indications, et d’après lesquels, née en 1592, elle serait sortie du cloître en 1607.
  2. Deux peintres du nom de Pacheco ont illustré presque à la même époque l’école espagnole, Fr. Pacheco, le célèbre maître de Velasquez, et Christophe Pacheco, qui travaillait à Madrid pour le duc d’Albe. M. de Ferrer ne désigne pas l’auteur du portrait.