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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/626

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quel pouvait être cet étranger. Catalina, peu intimidée, satisfaite au contraire de la bonne impression qu’elle produisait, s’approcha de l’un des groupes et se fit indiquer la meilleure fonda. Parmi ceux qu’elle interrogeait, l’aventurière remarqua deux soldats d’assez mauvaise apparence, qui semblaient observer avec un intérêt particulier tous ses gestes et qui surtout examinaient son cheval avec une curiosité suspecte. Elle avait à peine tourné bride pour gagner l’auberge, que ces deux hommes, après s’être consultés à voix basse, abordèrent respectueusement un personnage vêtu de noir qui passait auprès d’eux, et, lui montrant l’alferez, ils parurent lui donner quelques vives explications. Catalina, sans se retourner, avait tout vu avec cette perspicacité singulière que donne l’inquiétude. Son premier mouvement avait été de faire bondir son vigoureux cheval noir, et de fuir, sans trop savoir pourquoi, de toute sa vitesse ; le second, au contraire, fut de ralentir sa marche avec un calme imposant et d’attendre. Elle n’attendit pas long-temps ; temps ; un alguazil s’approcha d’elle et lui dit en la saluant que l’alcade désirait parler à sa seigneurie. L’alferez rendit avec courtoisie son salut à l’alguazil et le suivit en se composant pour la circonstance une physionomie tout-à-fait souriante. L’alcade s’entretenait encore avec les deux soldats, et les promeneurs, qui pressentaient une scène intéressante, s’étaient groupés derrière lui. Quand l’alferez se fut approché : « C’est bien lui, monseigneur, c’est bien lui ! murmurèrent les soldats. » Catalina se sentit pâlir. « Que me veut votre excellence ? » demanda-t-elle à l’alcade en le saluant avec respect. Le fonctionnaire fixa sur l’étranger un regard scrutateur qui ne contribua pas à le rassurer. « Señor caballero, lui dit-il, je ne vous connais pas, et ces deux soldats affirment que le cheval que vous montez leur appartient ; ils déclarent qu’il leur a été volé, et ils s’offrent à le prouver ; qu’avez-vous à répondre ? » Catalina, préparée à tout autre événement, s’attendait si peu à cette accusation, que la voix lui manqua, elle demeura un instant confuse et rougissante. Le regard sévère de l’alcade et un sentiment de satisfaction qui se peignit sur la figure des accusateurs lui rendirent son sang-froid. Détachant sans mot dire la capa qui couvrait l’arçon de sa selle, elle la jeta sur la tête de son cheval de façon à l’envelopper complètement depuis les oreilles jusqu’aux naseaux. — Monseigneur, dit-elle ensuite à l’alcade, je supplie votre excellence de demander à ces caballeros quel est l’œil qui manque à ce cheval ; c’est le droit ou le gauche, non point un autre, et ils ne peuvent se tromper. — Bien, dit l’alcade. Vous entendez, ajouta-t-il en s’adressant aux soldats, de quel œil ce cheval est-il borgne ? — Les soldats embarrassés se turent. — Répondez sur-le-champ ! continua l’alcade. — De l’œil gauche, dit un des soldats. — Non, de l’œil droit, affirma l’autre. — Vous ne vous entendez guère, observa l’alcade. — C’est de l’œil gauche,