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ils arrivèrent aux régions où commencent les neiges éternelles, ils se trouvèrent tout à coup sans vivres et sans forces. Le cheval ne pouvait plus se traîner, il glissait à chaque pas et s’abattait sur les pentes glacées. Catalina, qui seule gardait son courage, proposa à ses compagnons de le tuer, de le dépecer et d’en emporter chacun son quartier. La proposition fut acceptée, et le cheval fut mis à mort. Avec des herbes sèches et quelques genêts épineux qu’on découvrit sous un rocher, on alluma du feu ce soir-là ; on grilla sur la braise une tranche du quadrupède, on but un peu de neige fondue, et l’on repartit le lendemain. Le froid augmentait toujours. Les deux malheureux soldats, presque nus, pouvaient à peine se soutenir ; un invincible sommeil s’emparait d’eux, et ils n’avaient plus assez de cœur pour lutter contre cette torpeur funeste qu’il faut vaincre sous peine de mort. Catalina, plus chaudement habillée et plus courageuse, les anima quelque temps par ses paroles et par son exemple ; mais le jour vint où, tombant épuisés l’un et l’autre, ils déclarèrent qu’ils n’iraient pas plus loin et qu’ils préféraient la mort à leur misère. Prières, menaces, instances, tout fut inutile, et Catalina comprit que tout ce qu’elle pouvait faire, c’était de prolonger et d’adoucir leurs derniers momens.

Les voyageurs étaient arrivés à un endroit où s’élèvent comme des vagues sombres, au milieu des neiges, d’énormes blocs de rochers. L’héroïne chercha vainement, à l’abri de ces pierres, quelques-uns de ces buissons qui leur avaient permis parfois d’allumer un petit foyer ; toute végétation avait disparu ; à ces hauteurs, l’homme seul a droit de vivre. Alors, ne sachant que faire ni quel parti prendre, elle imagina, pour mieux s’orienter, de grimper sur un des blocs de pierre d’où son regard embrasserait un horizon plus étendu. Elle se hissa péniblement, atteignit le sommet le plus élevé de ces monticules et jeta les yeux autour d’elle. Tout à coup elle poussa un cri et courut de nouveau vers ses compagnons. Assis et appuyé contre un rocher voisin, un homme lui était apparu ! Quel pouvait être ce voyageur ? C’était un libérateur peut-être, et sans doute il n’était pas seul ! L’annonce de ce secours inattendu rendit du courage aux deux moribonds ; ils se levèrent et suivirent Catalina. Arrivés à vingt pas de l’endroit désigné, ils aperçurent l’étranger, qui n’avait pas bougé de place. Il était assis, à demi caché derrière une pointe de rocher, dans la position d’un tirailleur qui guette ou d’un chasseur à l’affût. — Qui vive ! cria Catalina en soulevant son arquebuse avec effort. L’étranger ne répondit pas, ne bougea pas et ne parut pas avoir entendu. — Qui vive ! répéta Catalina. Cette seconde sommation fut aussi vaine que la première. Les trois voyageurs s’avancèrent lentement, avec précaution, en longeant le rocher, et arrivèrent enfin à deux pas du guetteur silencieux qui leur tournait le dos. – Eh ! l’ami, dit Catalina en lui frappant sur l’épaule, dormez-vous ? — Mais à peine avait-elle