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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/560

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composition la grace charmante, la tendresse inquiète, qui font de cette mansarde attristée un si touchant tableau, et cependant son œuvre nous laisse froids, ou du moins l’émotion qu’elle nous donne est combattue par un sentiment contraire ; nous nous défions de l’impression produite sur notre esprit, nous n’osons pas nous y abandonner ; pourquoi cela ? Parce que l’auteur, avant de rencontrer cette bonne fortune, s’est vulgairement livré aux déclamations banales, et que nous craignons de retrouver sous la vive peinture qui nous frappe son éternel parti pris, sa fausse et froide indignation. ! i. Charles Beck doit regretter, j’en suis sûr, l’erreur où il s’est laissé entraîner ; s’il eût moins cédé aux préoccupations socialistes, s’il n’eût pas écouté des doctrines de haine, son livre, composé plus librement, eût laissé un facile essor aux qualités de son imagination. Qu’il s’arrache donc à la tyrannie des systèmes, qu’il rende à son talent le grand air et les inspirations franches ; je l’en conjure au nom des œuvres meilleures qu’il peut produire et qui mourraient dans une atmosphère malsaine, au nom d’Anne Maria, au nom de cette vieille et sainte fille qu’il a si bien chantée.

Je désirerais bien avoir à signaler ici, dans le Reineke Fuchs que vient de nous donner un poète de Berlin, le rajeunissement d’un des plus curieux monumens du moyen-âge ; je désirerais que dans ce sujet antique l’auteur eût introduit une vie nouvelle, et qu’il eût transformé pour l’histoire qui se fait sous nos yeux la vieille fable où nos aïeux attaquaient si gaiement la société féodale ou monacale. Quel cadre plus charmant que celui-là ! Comme on suivrait volontiers à Berlin ou dans la Prusse rhénane les aventures de maître Renard, du seigneur Isengrin, de dame Hersant et de dame Hermeline ! Les épisodes ne manqueraient pas pour donner au vieux texte un intérêt présent, et, dans la longue destinée de ce poème sans cesse refait et corrige depuis le XIIe siècle, cette branche nouvelle ne serait pas la moins originale. N’y verrait-on pas tout d’abord un événement inattendu, la grande réconciliation des deux ennemis, Renard et Isengrin ? car, on n’en saurait plus douter, un même intérêt réunit aujourd’hui l’astuce du clerc et la force du baron ; Renard et Isengrin sont d’accord ; en d’autres termes, le piétisme règne, appuyé par ce gouvernement qui ajourne depuis plus de trente années la constitution promise. Le sujet est séduisant et périlleux. Pour se jouer avec grace au milieu de ces allusions directes, pour confronter gaiement dans une fable poétique le froc et l’épée, l’église et l’état, M. Hengstenberg et M. Eichhorn, il faut une finesse, une élégance et des ruses d’artiste qui ne sont pas communes dans les pamphlets de nos voisins. Les rudes invectives de Luther ou de Hutten auront toujours plus d’influence sur la poésie politique des Allemands que la grace des fabliaux. Je ne sais guère que M. Henri Heine à qui ce sujet pourrait convenir ; il a mieux aime créer son personnage à sa fantaisie que de l’emprunter aux chroniques, et, au lieu de l’ours des fabliaux, au lieu du seigneur Brun, nous avons eu Atta-Troll. Quant à M Glassbrenner, dont le Nouveau Reneke Fuchs a été si sévèrement interdit, excommunié et mis au ban de la Prusse, je crois que c’est beaucoup trop d’honneur qui lui a été fait, et que son héros n’est pas un assez puissant baron pour mériter de telles colères. M. Glassbrenner est sans doute un homme d’esprit, un conteur facile ; ce n’est pas un poète, ce n’est pas un artiste, et l’on chercherait vainement une sérieuse qualité littéraire dans les cinq ou six mille vers de son épopée. Voilà la seule sentence que méritait le Nouveau Reneike Fuchs.