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16,000 ouvriers en quinze ans. Promesse était faite à ces colons de les loger, de les nourrir et entretenir de toutes choses pendant trois ans, de leur assigner ensuite des terres défrichées autant qu’il serait nécessaire pour leur subsistance, avec des grains pour les ensemencer. Ces conditions avantageuses furent maintenues pendant les deux siècles de la domination française : un courant d’émigration assez considérable eut lieu entre la France et le nord de l’Amérique, et pourtant, à la cession du Canada, en 1763, on ne livra à l’Angleterre que 27,000 ames. L’Angleterre fit entrer le Canada dans le mouvement de ses affaires commerciales, et cette belle colonie compte plus d’un million d’ames aujourd’hui.

La petite culture conserve encore des théoriciens. Le docteur Bodichon l’a préconisée dans une publication récente à laquelle nous avons emprunté quelques détails. Il voudrait que le gouvernement entreprît la construction des villages, le défrichement, la mise en valeur des terres, pour y établir des colons-fermiers, en leur imposant une redevance perpétuelle, rachetable à leur volonté, au moyen de leurs économies. Dans son utile ouvrage sur l’agriculture algérienne, M. Moll a consacré une part beaucoup trop large à un projet de même nature, Ces propositions n’auront pas d’échos.

La mise en valeur du sol africain exige évidemment la grande culture, ou, pour mieux dire, les travaux d’ensemble. Pourquoi donc la grande propriété n’a-t-elle pas pu encore organiser ses travaux ? Nous l’avons dit, les bras lui manquent, et il n’est pas possible qu’on lui accorde, comme en Europe, pleine liberté pour les recruter. Si on laissait faire les spéculateurs, ils finiraient bien par obtenir le travail à vil prix en attirant les mendians de tous les pays de l’Europe. A l’époque où M. Baude visitait l’Algérie (1840), les Français formaient la moitié de la population européenne à Alger, le tiers de celle de Bône, où les Maltais dominaient, et le quart de celle d’Oran, où les Espagnols étaient presque en nombre double. Les dernières années n’ont pas amélioré cet état de choses. Tandis que les documens officiels constatent le découragement des ouvriers français, une misère croissante dans la Péninsule, et surtout dans les Baléares, précipite l’émigration espagnole vers l’Algérie. Sur environ 105,000 colons européens, la France n’en a pas fourni plus de 47,000, de sorte qu’on peut encore dire avec M. Baude : « La colonisation n’est française qu’en ce sens que nous en supportons toutes les charges. » La France n’aurait-elle conquis l’Afrique que pour y implanter cette servitude déguisée, ce prolétariat affamé et menaçant qui est pour l’Europe une honte et un péril ? Les mesures récentes de l’administration centrale prouvent qu’elle a compris ses devoirs à ce sujet. Elle exige que des familles soient établies en nombre proportionné à l’étendue des concessions, que les deux tiers au moins de ces familles