Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/502

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


impatiente de tout délai, antipathique à tout travail, il voulait exposer à sa manière, sous forme de drame ou de roman, les vérités morales qui pourraient le mieux combattre ces dispositions funestes, lorsqu’un favorable hasard lui fournit un cadre éminemment approprié à ses vues.

« Ce hasard m’a fait connaître, poursuit-il, la double histoire de deux criminels qui ont vécu de notre temps, — histoire aussi remarquable par la noirceur et le nombre des forfaits commis que par le caractère des deux scélérats qui en étaient les auteurs : l’un, doué des plus brillantes facultés, de l’esprit le plus vif, de l’humeur la plus gaie ; l’autre, non moins distingué par son savoir et par ses aptitudes intellectuelles ; si bien que l’examen et l’analyse de ces perversités exceptionnelles devinrent pour moi une étude remplie d’intérêt et de sombre curiosité [1]. »

On a complété cette demi-confidence, on a nommé l’un des personnages ainsi désignés par l’auteur de Lucretia. « Dans le fait, disait à ce sujet un critique anglais, les rangs moyens de la société à Londres ont vomi un scélérat de tout point pareil à Varney, et il y a de ceci assez peu d’années pour que l’on n’en ait pas encore perdu tout souvenir. Le procès de Wainewright et la manière dont il fut soustrait à une mort ignominieuse se rattachent à un ensemble d’infamies et de meurtres bien autrement effrayant que le récit de sir Edward Lytton. Nous ignorons, ajoutait le rewiever, d’après qui fut tracé le portrait de Lucretia… » Sur ce point, en effet, les opinions diffèrent, et les versions mystérieuses qu’on a fait circuler ne sont pas en rapport les unes avec les autres ; mais il est resté avéré que nos chroniques judiciaires n’avaient rien à revendiquer dans cette odieuse création, ou pour mieux dire dans cette affreuse image. Nous constatons avec plaisir ce simple fait, qui nous paraît une réfutation indirecte de toutes les malédictions lancées contre nous, il y a cinq ans, par les écrivains anonymes de la presse anglaise. La société qui donne naissance à une Lucretia Clavering ne saurait foudroyer de très haut celle qui a repoussé de son sein la misérable condamnée de Brives.

Le dernier roman de sir Edward Lytton, qui, selon toute apparence, clot la carrière du laborieux conteur, déjà décidé, il y a quatre ans, à ne plus s’aventurer dans le domaine de la fiction, était fort impatiemment attendu ; il a été lu avec avidité, critiqué avec amertume, et, selon nous, il ne méritait ni tant d’intérêt ni tant de haine. Ce n’est pas à dire qu’il soit indigne de toute attention, et, en songeant à cette longue série de récits qui forment le bagage littéraire de Bulwer, nous ne regrettons pas que celui-ci nous ait fourni l’occasion d’apprécier un talent incomplet sans nul doute, gâté par des manies, des affectations

  1. Lucretia, préface, p. VIII.