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l’on succombe à la peine quand on a préféré les succès hâtifs à la gloire véritable. Aussi ce dernier effort ne l’a conduit qu’au sentiment douloureux de sa lassitude. Il ne se l’avoue pas encore, mais il en souffre déjà. Je connais quelques-uns de ses amis ; ils m’ont raconté que M. d’Esparon n’était plus le même homme. En quelques mois, il a vieilli de dix ans. Il sent que sa renommée lui échappe, que de nouveaux noms font pâlir le sien, que ce terrain tant de fois exploité commence à sonner creux sous ses pas. Alors il s’irrite contre le monde, contre ses amis, contre lui-même. Tantôt il essaie de résister à l’évidence ; il se rattache avec emportement à ces derniers lambeaux de talent et de gloire qui se déchirent entre ses mains. Tantôt il prend une sorte de plaisir fébrile à proclamer lui-même sa déchéance, à maudire les illusions de sa jeunesse qui l’ont poussé hors des voies heureuses, à s’accuser, non pas de ses fautes, mais de ses mécomptes et de ses chagrins.

— Hélas ! que va-t-il devenir ? murmura Albert.

M. de Charvey sourit avec plus de mélancolie que d’amertume. — Je crois pouvoir vous le prédire, reprit-il ; lorsqu’il sera en face d’une réalité trop inexorable pour pouvoir être méconnue, lorsqu’il se trouvera trop malheureux de son isolement et de son déclin, les souvenirs de son fils et de Blignieux l’assailliront avec plus de force. Alors, Albert, vous verrez M. d’Esparon venir frapper à votre porte et s’abriter sous votre toit, comme un pèlerin lassé du voyage. S’il en est ainsi, accueillez-le ; il sera digne de pitié ; il aura perdu tour à tour tout ce qu’il demandait à la vie !

Albert, à ces révélations douloureuses, sentit redoubler sa tristesse.

— C’est donc ainsi, dit-il, que doit finir tout ce qui sourit à l’imagination et au cœur ! Rêverie, confiance, amour, visions chéries de nos jeunes années, vous n’êtes que péril et mensonge !

Tout en parlant, ils approchaient de la grande route. Déjà ils apercevaient la grange des Aubiers, dont le soleil couchant faisait reluire la treille poudreuse. La voiture de M. de Charvey était venue l’attendre à l’angle du chemin, que protégeaient contre la chaleur d’épaisses touffes de pruniers sauvages, suspendues aux fentes des rochers. Le postillon avait mis pied à terre et fumait paisiblement sa pipe. À droite, sur un tertre dont l’herbe, verte encore, contrastait avec les tons grisâtres d’alentour, une jeune fille était assise, respirant avec délices l’air des montagnes, et regardant sans cesse du côté de Blignieux. Lorsqu’elle vit M. de Charvey, son premier mouvement fut de se lever et de courir à lui avec une vivacité presque enfantine mais, quand elle s’aperçut qu’il n’était pas seul, sa course se ralentit peu à peu, si bien que le colonel et Albert firent les derniers pas pour arriver jusqu’à elle.