Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/468

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


lèvres scellées, n’avaient jamais encouragé mes caresses, je l’ai accusée de froideur, j’ai cru qu’elle ne m’aimait pas.

— Vous aussi !… s’écria M. d’Esparon en tressaillant. Oh ! Albert, il me semble que j’entends ma propre histoire !…

— Oui, reprit le jeune homme, voilà ce que je croyais, voilà ce que j’ai souffert ; mais aujourd’hui j’ai la preuve que j’étais ingrat et injuste, que cette affection à laquelle je ne pouvais croire est réelle, immense comme le cœur qui la renferme.

Et il tendit à son père la lettre de Marianne, qui, depuis la veille, ne l’avait pas quitté. M. d’Esparon la lut ; mille pensées tumultueuses se reflétaient sur son front, sa poitrine se soulevait. À la fin il rendit la lettre à son fils, et, se promenant à grands pas dans la chambre :

— Hélas ! dit-il, qui sait s’il n’y a pas là une vérité qui m’accuse ! Doute poignant qui m’a souvent poursuivi, et dont je me croyais délivré ! Albert, c’est moi peut-être, moi seul qui me suis trompé ! je n’ai pas compris cette nature rigide et fière ; je n’ai pas su conserver vis-à-vis d’elle ce calme, cette dignité, qui m’eussent donné assez d’ascendant pour l’assouplir. J’ai voulu tout emporter d’assaut ; mécontent de n’être aimé que par devoir, j’ai voulu éveiller en elle une passion impossible. J’avais espéré du moins qu’elle accueillerait avec enthousiasme les premiers essais d’une imagination qui ne savait que faire de ses ardeurs… et je n’obtenais que sa méfiance ou ses dédains ! Alors ce livre où je ne pouvais pas lire, j’ai trouvé plus court de le déchirer ; j’ai eu des paroles amères, des sarcasmes imprudens, des colères puériles, et, après avoir tout compromis, faute de savoir attendre, j’ai achevé de tout perdre, faute de savoir pardonner !

— Pardonner !.. votre cœur a donc bien souffert !..

— Oui, répondit Octave en baissant la voix, mais il y a des choses que je n’ai avouées à personne, que je ne me suis jamais dites à moi-même… Et aujourd’hui l’idée de ce départ, les angoisses qui me déchirent, tout m’arrache ce triste secret. Albert, savez-vous quel a été entre nous le plus terrible grief, le plus insurmontable obstacle ? Mon orgueil.

— Ah ! c’est donc vrai ! balbutia Albert, qui, malgré lui, songea aux accusations du colonel.

— Oui, mon orgueil qui me soufflait à l’oreille que j’étais fait pour être adoré, que la femme qui ne m’aimait que par devoir ne méritait pas d’être ma compagne, et que, si je brisais ces chaînes, le monde me vengerait de son indifférence et de sa froideur !

— En cela du moins vous ne vous êtes pas trompé. Pendant que ma mère commençait à Blignieux sa vie d’isolement, vous veniez à Paris, où vous trouviez le succès, la gloire, le bonheur !

— Ah ! Albert, que vous me connaissez mal ! D’autres peuvent croire que j’ai touché le but, réalisé mes rêves, que je n’ai plus qu’à me re-