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entière pour alliée, l’Angleterre avait en face l’Europe entière pour ennemie. » D’un côté, l’énergie réglée de la France disposait contre la Grande-Bretagne des forces militaires de la Prusse et des ressources maritimes de l’Espagne ; de l’autre, l’agitation maladive du successeur fantasque de la grande Catherine fermait aux Anglais l’accès du continent, des rives de la Néva jusqu’à l’embouchure de l’Elbe. Si quelque chose pouvait diminuer la portée de cette dernière coalition, c’était la singulière coïncidence qui plaçait alors sur les trônes du Nord de si excentriques dépositaires du pouvoir absolu. En Danemark, Christian VII était tombé en enfance, mais là du moins le fils de l’infortumée Mathilde, sœur de George III, le prince royal, depuis Frédéric VI, avait pris d’une main ferme les rênes du gouvernement ; Gustave IV, en Suède, semblait souvent atteint d’une secrète démence, et l’empereur de Russie, par ses manies chevaleresques, par sa politique versatile et bizarre, laissait percer aussi le fou sous le despote. Quant aux forces matérielles dont disposait la ligue des neutres, les documens recueillis par l’amirauté britannique en donnaient une idée vraiment formidable. Ces documens portaient à 82 vaisseaux de ligne les forces navales de la Russie, à 23 celles du Danemark, à 18 celles de la Suède ; mais, comme toujours, il y avait de larges éliminations à opérer dans ces chiffres pour déduire de cette puissance nominale la puissance effective de ces trois marines. La Russie ne possédait réellement, en 1801, que 61 vaisseaux en état de prendre la mer, et la moitié de ces vaisseaux, réunie en ce moment dans la Méditerranée ou dans la mer Noire, formait une flotte entièrement isolée de celle de la Baltique. Cette dernière flotte, composée de 31 vaisseaux, était elle-même dispersée et retenue par les glaces dans les ports de Saint-Pétersbourg, Archangel, Cronstadt et Revel : sur ces 31 vaisseaux, elle en comptait vingt à peine qui fussent dignes d’entrer en ligne ; encore ceux-ci étaient-ils mal équipés, plus mal armés encore, et commandés par des officiers qui n’avaient aucune habitude de la navigation en escadre. Cette puissance navale qui, depuis un demi-siècle, a réalisé de si grands progrès, n’élait donc, en 1801, menaçante que sur le papier. Connue seulement de l’Europe par quelques escarmouches contre les Turcs, elle n’était alors, comme la marine de ces derniers, qu’un fantôme qui devait s’évanouir sans résistance sérieuse devant des vaisseaux formés par huit années de guerre.

Il n’en était point tout-à-fait ainsi des 11 vaisseaux dont le roi de Suède pressait lui-même l’armement à Carlscrona, ni des 10 vaisseaux qui, déjà préparés à Copenhague, n’attendaient plus pour entrer en campagne que les marins qu’on se hâtait de faire venir des ports de la Norvége. Sans doute ces escadres auraient eu beaucoup à apprendre pour arriver à la précision de mouvemens, à la perfection de détails,