Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/451

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


heureuse, ne nous abandonne jamais ! soyons deux camarades, deux amis ! Le matin, je reçois ou je travaille ; c’est le moment que vous pourrez choisir pour votre correspondance et vos études. Après déjeuner, nous ferons ensemble quelque lecture, puis nous monterons à cheval. En rentrant, nous nous rendrons notre liberté jusqu’au dîner. Le soir, je vais aux Italiens ou dans le monde : quand vous le voudrez, ma soirée vous appartiendra, et vous ne sauriez me la demander assez souvent.

En étabhssant cette vie indépendante, bien qu’en commun, M. d’Esparon restait maître de la varier sans cesse par d’adroites alternatives : il pouvait ne montrer à son fils que ce qui devait lui plaire sans l’effaroucher. Octave en effet avait facilement pénétré le caractère de son fils, à la fois aimant et loyal, confiant et austère : il avait compris que plus Albert lui apportait d’enthousiasmes et d’illusions, plus il serait funeste qu’il rencontrât auprès de lui de quoi les altérer ou les flétrir. Cette clairvoyance, qui accompagne toujours l’affection dans les esprits un peu préoccupés d’eux-mêmes, faisait déjà deviner au comte qu’Albert lui appartenait pour jamais, s’il réussissait à lui faire traverser cette vie nouvelle sans qu’il se doutât des misères sociales qui, en froissant ses principes, affligeraient sa tendresse et pourraient seules lui donner le courage de repartir. Rendons cette justice à M. d’Esparon : il ne se méprit pas un instant sur la nature des sentimens de son fils. Au lieu d’y voir, comme un homme vulgaire n’y eût pas manqué, l’entraînement banal d’un échappé de province, il y vit la noble et naïve confiance d’une âme qui jugeait de tout d’après elle-même. Les intelligences élevées, lors même que la pratique de la vie ou l’influence des passions les a fait déchoir, demeurent juges intègres de ce qui réalise un certain idéal de beauté morale ; elles sont semblables à ces exilés qui tressaillent encore lorsqu’ils entendent parler la langue de leur ancienne patrie. Cette matinée fut charmante. Quelques heures après le déjeuner, Albert, qui montait admirablement à cheval, mais qui n’avait jamais eu entre les jambes que des chevaux de Gap, lourds, disgracieux et trapus, entendit piaffer dans la cour. Son père l’attira près de la fenêtre, et, lui montrant une jument arabe, à l’œil ardent et doux, aux jarrets fins et nerveux, tenue en main par un jockey, il lui dit en souriant :

— La voulez-vous ? — Le jeune homme bondit de joie, descendit l’escalier en courant, sauta sur cette belle bête ; puis, se souvenant tout à coup qu’il avait quelqu’un à remercier, il se cambra sur la selle, se retourna à demi vers la fenêtre d’où son père le regardait, et, par un geste plein de reconnaissance et de grâce, il l’appela auprès de lui. M. d’Esparon demanda son cheval ; Ils sortirent ensemble. La journée était belle, le temps, sec et claire ils prirent la grande avenue des