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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/450

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Il y avait dans ce cri, qui sembla dilater la poitrine d’Albert, tant de puissance et de jeunesse, qu’au milieu de sa joie Octave en fut troublé. En face d’un enthousiasme aussi ardent, il se sentit le cœur petit ; il éprouva comme un remords pour le passé, et peut-être de l’effroi pour l’avenir. Cependant il n’en fit rien paraître, et serrant dans ses mains les mains encore tremblantes de son fils :

— À présent, lui dit-il, vous avez besoin de repos ; que les premiers momens passés sous ce toit qui vous aime soient des momens de sérénité et de calme ! — Puis il ajouta plus bas : — Albert, je suis sûr que, malgré la fatigue du voyage, vous allez écrire à Blignieux ; remerciez en mon nom celle qui n’est pas ici…

Ainsi rien n’était oublié ; pas une fibre, dans le cœur d’Albert, qui n’eût été touchée tour à tour par cette habile main. — Hélas ! disait-il, il a même pensé à elle… Et moi, depuis une heure je l’avais oubliée !

— Et peu s’en fallut que, dans son admiration et son repentir, le pauvre enfant ne trouvât que, même à l’égard de Mme d’Esparon, Octave valait mieux que lui.

C’en était trop pour cette imagination pure et exaltée ; ces heures décisives renfermaient la réalisation complète de ses rêves. C’était bien là l’homme inconnu, mais deviné, absent, mais chéri, qu’Albert avait paré de toutes les grâces de l’esprit, de tous les dons de l’intelligence. Trop agité pour pouvoir dormir, entouré, pour la première fois de sa vie, de ces exquises recherches dont sa distinction naturelle lui révélait le sens avant même qu’il en connût l’usage, respirant le parfum des fleurs qu’il avait souvent désirées, Albert éprouvait une sorte d’ivresse qui confondait pour lui les limites du réel et du possible. Déjà il croyait voir celui qui comprenait si bien toutes les délicatesses de l’ame achever son noble ouvrage, tourner vers Blignieux des regards remplis de tendresse et de pardon, et, grâce à une filiale entremise, faire cesser une séparation qui ne pouvait être que le résultat d’un malentendu. Heureux de cette pensée qui conciliait tout, rassuré par cette espérance sur toutes les émotions qui l’agitaient, Albert se mit alors à écrire à sa mère ; et s’il ne trouva pas dans cette causerie autant de charme qu’il l’aurait voulu, si le souvenir des manières froides et rigides de Mme d’Esparon arrêta sous sa plume le libre essor de sa confiance et de son amour, Albert, pour s’en consoler, se dit tout bas qu’entre son père et lui cette contrainte n’existerait jamais : ce fut le dernier bonheur et la dernière injustice de sa journée.

Lorsqu’ils se retrouvèrent le lendemain, M. d’Esparon voulut profiter sur-le-champ de cette intimité fraternelle qu’il paraissait décidé à établir. — Voici, dit-il à Albert, comment nous vivrons : vous avez votre appartement séparé du mien ; vous serez, entièrement libre de l’emploi de vos heures. Que cette confiance, élément de toute affection