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associé pendant quelque temps, et, se voyant éloigné de Paris, se croyant condamné pour toujours à l’obscurité et à l’inaction, il éprouvait une sorte de mécontentement qui n’était pas encore de la révolte, mais qui ressemblait déjà à de l’ennui. Lorsqu’il songeait aux chances de célébrité qu’il avait perdues, il se disait bien, pour se consoler, qu’on n’est point vaincu lorsqu’on n’a pas lutté, et qu’en restant libre, il eût pu conquérir une place dans la littérature contemporaine ; mais plus son amour-propre s’accoutumait à cette idée, plus il souffrait d’être obligé de réduire à des conjectures ce dont il eût pu faire des réalités. Pour démêler et combattre ces symptômes, il eût fallu une femme clairvoyante, habile, qui sût feindre la passion si elle ne l’éprouvait pas, et traiter M. d’Esparon comme un malade dont on flatte les manies. La vanité a cela de remarquable, qu’elle est à la fois très difficile à assouvir et très facile à amuser. S’unir aux vagues aspirations d’Octave, devenir sa confidente et son public, lutter sans cesse dans ses bras contre ces deux ennemis des rêveurs inconnus, l’orgueil de ce qu’ils pourraient faire, et le regret de ce qu’ils ne font pas, voilà par quels légitimes artifices Mme d’Esparon aurait pu arrêter les progrès du mal. Elle ne devina ni le danger, ni le moyen de le prévenir. Trop sérieuse et trop sincère pour paraître passionnée lorsqu’elle n’était qu’obéissante, rattachant toutes ses affections aux lois précises du devoir, dépourvue de cette vivacité expansive qui appelle la confiance, Marceline aurait eu besoin de rencontrer un cœur dévoué qui, à force d’attentions ingénieuses et de délicates prévenances, l’amenât insensiblement à moins douter d’elle même, à se livrer davantage, à ne plus se méfier de ce qu’elle pouvait ressentir ou inspirer. Octave, avec ses alternatives de transports et de sombre humeur, avec cette nuance d’exagération inséparable de certaines natures d’artiste, ne pouvait qu’effaroucher ce caractère contenu, ennemi de toute démonstration factice. Mme d’Esparon acheva donc de se replier sur elle-même, peu soucieuse de suivre son mari dans ces voies inconnues où elle le laissa s’isoler.

Dès-lors, il s’éleva entre eux une mystérieuse barrière, une hostilité sourde qui devait s’aggraver chaque jour. Il en est du bonheur domestique comme de ces tissus précieux, mais frêles, que la moindre déchirure suffit pour mettre en lambeaux. Octave s’obstina de plus en plus dans cette conviction de sa valeur poétique, dont on eût pu le distraire en ayant l’air de la partager. Mme d’Esparon s’habitua toujours davantage à sceller ce cœur qui se sentait méconnu avant même d’être offensé. L’année suivante, elle eut un fils, et, au lieu de faire de cette joie un sujet de rapprochement entre deux âmes déjà désunies par mille déchiremens secrets, elle eut l’imprudence de se retrancher dans sa maternité comme dans une forteresse imprenable. Absorbée par ses soins pour son fils, elle ne remarqua ms que M. d’Esparon s’accoutu-