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fût si stérile pour les autres, et qu’elle semblât venir de l’absence de passions plutôt que d’un sens moral actif et énergique ; ce fut cette apparence de modération par laquelle Pompée parut ne pas vouloir de la puissance suprême, parce qu’il n’osa pas la prendre ; ce fut surtout sa mort sur le rivage égyptien, et cette fin si triste d’un homme si long-temps heureux.

Faire de Tite-Live un homme de parti, l’idée n’en pouvait venir qu’à Niebuhr, et par le besoin de sa thèse, qui consiste à lui ôter toute créance. Il fallait le trouver tout au moins prévenu là où il n’est pas infidèle. Ni l’époque où vivait Tite-Live ne comportait une prévention de ce genre, ni le tour d’esprit de l’historier, ne s’y prêtait. Après qu’Auguste, selon les belles paroles de Tacite, eut repu sous son nouvel empire le monde romain fatigué des guerres civiles, il n’y eut pas un homme de sens qui regrettât l’ancien parti républicain. Trop de héros de ce parti avaient prouvé qu’en s’y attachant ils n’avaient fait que se tromper sur le moyen d’arriver plus sûrement aux avantages de pouvoir et d’argent qu’ils poursuivaient sous son drapeau ; trop de faux patriotisme, trop d’orgueil de caste, trop de cet amour de la liberté pour soi et son parti, s’y étaient mêlés à la vertu solide et au vrai courage de quelques hommes, pour qu’on songeât à prendre parti dans cette querelle vidée, et qu’on ne sût pas gré à Auguste d’en avoir fini, à Philippes, avec les écoliers de Caton, à Actium, avec les exécuteurs testamentaires de César. Tite-Live devait penser à cet égard comme tout le monde, outre que, par son esprit généreux, élevé, sensible au malheur, fort porté d’ailleurs au dramatique, et plus occupé, dans les actions des hommes, de ce qui parait au dehors que de ce qui reste caché, des passions que des intérêts, il n’était capable, ni de l’énergie, ni des petitesses de l’esprit de parti. C’est un républicain à la façon d’Horace chantant Régulus et l’ame indomptable de Caton, à la façon de Virgile faisant présider par ce même Caton l’assemblée des ames vertueuses aux Champs-Élysées. Tous trois admiraient Rome, sa grandeur, sa gloire, regrettaient, non ses institutions, dont je doute qu’aucun d’eux se fût rendu compte, même Tite-Live, mais tout ce que les traditions nationales racontaient de l’héroïsme de ses citoyens. Les esprits excellens, et la remarque en est vraie surtout des écrivains, sont rarement justes, et ne sont jamais tendres pour le présent. Le mal qu’ils y sentent plus vivement que les autres les empêche d’y voir le bien, qui d’ailleurs n’y a jamais la grandeur que donne l’éloignement, et il est rare qu’ils ne soient pas touchés de quelque forte prévention, soit de regret pour le passé, soit d’espérance pour l’avenir. Ceux en particulier qui regrettent le passé s’en font des images merveilleuses de désintéressement, de vertu, de grandeur d’ame, pour se consoler de ce qui se fait autour d’eux ; et de même que, dans le présent, la grandeur des résultats leur est dérobée par la petitesse des causes apparentes et par l’agitation intéressée de tous ceux par qui ces résultats s’accomplissent, de même, dans le passé, les mêmes misères des moyens et des acteurs principaux leur sont dissimulées par la grandeur des résultats. C’est l’illusion familière à Tite-Live, et Salluste n’y a pas échappé. Cependant il y a, sur ce point, entre les deux historiens, une différence très marquée.

Je doute que Salluste ait été dupe de l’idéal qu’il nous a tracé, dans le préambule du Catilina, des temps de Rome jusqu’à la fin des guerres puniques. Tous les traits en sont si hors du vrai, qu’on ne peut voir dans cette peinture si flatteuse