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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/383

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les poètes dramatiques ; mais encore faut-il qu’une fois engagés, ils trouvent où se prendre : or, ici, tel n’était point le cas. Ce vieillard contraint de sacrifier son fils à la justice de la république, ce Foscari doge sur le visage et père au fond de sa conscience, n’a rien de bien nouveau et surtout rien qui soit fait pour inspirer au musicien le sentiment de la couleur. J’ai dit que le seul trait caractéristique du sujet des Foscari n’était point du ressort du drame, encore bien moins devait-il l’être de la musique. Otez de ceci l’anecdote, il ne reste plus qu’une fable vulgaire et qui pourrait tout aussi bien appartenir à la Rome républicaine qu’à la Venise des Mocenigo et des Loredani.

Maintenant reprocherons-nous à la musique de Verdi de manquer de couleur et de cette expression pittoresque dont l’Otello de Rossini déborde ? mais il faudrait d’abord lui reprocher d’avoir pris pour thème la tragédie de lord Byron, et j’avoue que je ne me sens pas le cœur d’en vouloir jamais à un musicien de s’être adressé à un grand poète, dût par hasard son choix l’avoir une fois trompé. C’est d’ailleurs un des principaux mérites du génie de Verdi de chercher toujours de préférence ses motifs de composition parmi les œuvres littéraires : Ernani, les Foscari, Jeanne d’Arc, sont là pour témoigner du passé ; quant à l’avenir, Macbeth nous en répond. Cette partition de Macbeth, que prépare aujourd’hui l’auteur de Nabucco, nous reporte involontairement à l’Académie royale de Musique. Combien de fois, prévoyant la crise lamentable où se débat en ce moment cette noble scène, n’avons-nous pas conseillé à ceux qui la dirigeaient de tenter la fortune sous les auspices de quelque partition originale du jeune maître Italien ! Bien qu’en fait de prévisions l’infaillibilité n’existe guère, n’était-on pas en droit d’attendre quelque chose d’heureux d’un essai de ce genre ? Aucun musicien, plus que Verdi, ne semblait appelé par sa nature à comprendre les convenances du système dramatique français. A défaut de Meyerbeer qui se récuse, on aurait eu là sous la main un Halévy des meilleurs jours, un homme s’entendant aussi bien que l’auteur de la Juive à toutes les pompes de la mise en scène et possédant en outre cette bouffée de génie, ce sens mélodieux dont le vieux Cherubini oublia de transmettre le secret à son élève. Qu’on se figure pour un moment le chef-d’œuvre de Shakespeare, traité par Verdi avec tout le soin, toute l’application qu’exige une pareille tâche, se produisant dans la grandeur colossale de son action, dans la variété infinie de ses coups de théâtre et de ses accessoires, et qu’on dise si une entreprise de la sorte, sérieusement menée à fin, n’eût point abouti à d’autres résultats que ceux qui viennent de signaler cette incroyable fantasmagorie de Robert Bruce ! Malheureusement cette idée ne nous est pas venue, et les Anglais auront Macbeth ; ce qui n’empêchera pas bon nombre de gens de continuer à s’écrier qu’il n’y a plus de musique en ce monde, et qu’après Rossini et Meyerbeer il faut décidément tirer l’échelle. Qu’à une œuvre quelconque de l’auteur de Nabucco et d’Ernani un directeur de spectacle préfère la moindre imagination du chantre de la Semiramide et de Guillaume Tell, cela va sans dire ; mais ce qui s’explique moins facilement, c’est qu’on aime mieux une ombre qu’une proie, et qu’on néglige de frapper à la porte, des vivans, pour s’en aller ainsi carillonner en pure perte au seuil d’un homme de génie qui s’obstine à faire le mort. Revenons aux Deux Foscari.

J’ai dit que la couleur manquait dans cet ouvrage ; à défaut de couleur, la passion dramatique domine, C’est là, du commencement à la fin, une musique