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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/349

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qu’inspirent les affections humaines à ceux qui vont perdre un être chéri. Cela eût été contraire à la règle ; il lui serra la main et se mit à genoux.

A quelques jours de là, Mabillon fut rapporté à Paris dans la litière du cardinal d’Estrées, et, quand sa maladie fut connue de la capitale et de la province, la plupart des évêques ordonnèrent des prières. Les pauvres, les enfans, les curés de campagne, pour qui Mabillon avait toujours eu des sympathies particulières, prièrent dans les hôpitaux, dans les écoles, dans les paroisses de village. Les grands personnages de l’époque envoyaient fréquemment savoir de ses nouvelles. Lui, toujours humble, s’étonnait qu’on s’occupât ainsi d’un pauvre moine ; cet empressement universel autour de sa personne l’effrayait presque, et il craignait d’en concevoir de l’orgueil. Il craignait surtout, au milieu des plus tristes épreuves de la maladie, ces impatiences et ces regrets qu’arrache la douleur, et, dans les opérations délicates qu’exigeait sa situation, il fallait que le chirurgien qui lui donnait des soins l’exhortât à se plaindre lorsque ses souffrances deviendraient plus vives, afin d’éviter de graves accidens. Dans les rares momens de calme que lui laissait la douleur, il discourait, avec ses frères, des devoirs et du but de la vie ; il leur recommandait l’amour de l’étude, la patience dans les arides travaux de l’érudition, le respect de la vérité ; il les exhortait à rester pauvres en tout, même en fait de livres, et leur promettait de ne point les oublier dans ce monde inconnu dont il touchait le seuil. Le spectacle de cette agonie frappa profondément les moines de Saint-Germain-des-Prés ; ceux qui savaient la mort des docteurs du moyen-âge comparaient Mabillon à tous les saints dont lui-même, dans les Actes de l’ordre, avait raconté la vie, à tous ceux dont la légende avait exalté les derniers instans. Si l’approche du moment suprême avait jeté parfois le moribond dans de vagues tristesses, ils avaient toute la tradition chrétienne pour excuser ces terreurs salutaires ; ils savaient que la foi ne comble pas tous les abîmes, et se rappelaient ce cri magnifique poussé par saint Bernard dans les profondeurs du cloître : « Ma chair n’est pas de fer ou d’airain ; je suis homme, sujet au péché, esclave de la mort, et j’ai peur de ma mort et de la mort des miens ; mortem meam et meorum horreo. »

Le 27 décembre 1707, vers cinq heures du soir, l’ordre de Saint-Benoît perdit son dernier saint, et la France un de ses plus illustres érudits. La mort de dom Jean fut reçue avec un deuil universel ; les protestans même le pleurèrent ; les moines de Saint-Germain, qui avaient reçu son dernier soupir, frappes de la sérénité de ses traits, racontèrent que ses yeux éteints par la mort s’étaient ranimés tout à coup, et qu’ils avaient brillé d’une lumière céleste. C’est là, d’après les agiographes du moyen-âge, le signe le plus certain auquel on reconnaît les élus. Pendant les deux jours qu’il resta exposé, une foule immense vint baiser ses pieds, couper, pour en faire des reliques, des morceaux de ses vêtemens, et le pape fit écrire par le cardinal Colloredo à Thierry Ruinart que, quoique la règle de Saint-Benoît défendit d’inscrire aucun nom sur la sépulture des moines, il verrait cependant avec plaisir que le nom de Mabillon fût mis sur sa tombe, « car, disait le saint père, on devait au moins pouvoir montrer la place où reposaient ses cendres aux étrangers illustres qui viendraient visiter Paris. »

Aujourd’hui, dans Mabillon, nous avons oublié le saint : nous n’avons plus à demander à sa vie l’exemple des vertus monastiques, car, entre son époque et