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qu’on le verrait en France avec curiosité, et qu’il fournirait, par la comparaison, une ample matière à nosseigneurs les évêques de se féliciter d’être Français. »

Les anecdotes sur la personne même du pape ne sont pas non plus épargnées dans la Correspondance inédite. Les ménagemens que le saint père avait pour sa santé et surtout pour son trésor donnaient lieu à de malignes récriminations ; on disait qu’à midi il se croyait mort, qu’à six heures du soir il mangeait comme quatre, qu’il était hydropique à minuit, et bien portant au point du jour. Un humble capucin, le père Recanati, prédicateur apostolique, avait même osé, du haut de la chaire, tancer vertement sa sainteté, par des allusions transparentes, de l’étude exagérée qu’elle faisait de la conservation de sa vie, de sa santé, et il l’avait suivie dans la petite chambre du Vatican où elle s’enfermait entre quatre foyers et sous sept couvertures. Alliée des Vénitiens et de l’empereur contre les Turcs, sa sainteté bénissait volontiers les armes des chrétiens, mais elle ne se souciait guère de payer leurs troupes. En 1685, le comte de Rosemberg vint à Rome annoncer de la part de l’empereur les avantages remportés sur les infidèles et demanda de l’argent. Le pape se montra fort contrarié, disant qu’un courrier pouvait épargner cette dépense, et que, pour de l’argent, « l’empereur et le duc de Bavière montraient bien par leurs actions qu’ils n’en avaient pas besoin, puisque l’un et l’autre avaient fait paraître dans les noces de l’électeur des magnificences qui auraient suffi à nourrir l’armée bien long-temps ; qu’il s’en retournât donc, et qu’il avertit l’empereur d’être plus ménager à l’avenir. » Nos bénédictins paraissent quelque peu surpris de toutes ces choses, mais leur foi n’en est en rien diminuée. C’est en effet un caractère distinctif des croyances du XVIIe siècle de scinder pour ainsi dire la raison humaine, en deux parts distinctes, d’enchaîner l’une et de laisser à l’autre une indépendance entière. Descartes et les gallicans se rencontrent en ce point. Le premier arrache la philosophie à l’autorité théologique, les seconds arrachent la domination temporelle à l’autorité papale ; tous deux dégagent les faits humains, sans que la foi soit mise en question. Les bénédictins agissent de même en ce qui touche la chronique scandaleuse de la cour de Rome ; ils sont catholiques jusque dans la médisance, et ils acceptent avec une merveilleuse docilité cette abstraction dogmatique qui sépare l’homme du pontife, comme le gallicanisme séparait le prince du pasteur.

Les relations de la cour de Reine avec l’Europe, et principalement avec l’Espagne, l’Angleterre et la France, occupent aussi plusieurs pages dans la Correspondance inédite. On croirait lire parfois les nouvelles étrangères de nos journaux quotidiens, mais en meilleur style. Les lettres confidentielles ont encore cet avantage sur les journaux, que les bénédictins ne parlent que d’après des informations positives, et qu’ils attendent, lorsqu’ils doutent, que le temps leur en ait appris davantage pour affirmer en toute certitude. Rome, à cette époque, venait de s’allier avec l’Espagne contre les Turcs ; mais, s’il fallait en croire nos voyageurs, c’était moins par dévotion que pour se mettre à couvert de la France et des armes de « notre incomparable monarque. » Les questions d’étiquette d’un côté, l’inquisition espagnole de l’autre, troublaient souvent la bonne harmonie entre les deux états. Les Espagnols voulaient forcer le pape à quitter son apparment pour recevoir l’hommage de la haquenée ; le saint père s’y refusait ; les