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MABILLON ET LA COUR DE ROME.

le moine qui s’humilie, ne demandant qu’une grace, qu’on rectifie ses erreurs.

Pour tout autre que Mabillon, une œuvre telle que les Actes de Saint-Benoît eût suffi à remplir tous les momens de la vie ; mais, dans ce monde encore nouveau qu’il explorait, les horizons s’agrandissaient toujours, et l’étude des documens l’avait rendu sceptique sur l’authenticité de bien des textes. Avant lui, quelques érudits, long-temps exercés, pouvaient seuls prétendre à discerner I’âge des manuscrits, à en discuter l’authenticité ; mais les plus habiles eux-mêmes n’apportaient, dans cette appréciation, que des lumières incertaines. Mabillon chercha la certitude, et, dans le De re diplomatica, il posa la méthode complète de l’investigation historique. Après avoir examiné au point de vue graphique et purement matériel les divers documens écrits que nous a légués le moyen-âge, il traite du style des chartes, de l’orthographe, des formules de ces documens, et il étudie successivement les actes politiques émanés des rois de France, des empereurs d’Allemagne, des rois d’Italie, de Sicile, d’Angleterre et d’Espagne, ainsi que les actes privés rédigés dans les diverses contrées de l’Europe. La science chronologique est constituée avec la même sagacité que la diplomatique, et il suffit d’indiquer un pareil travail pour en faire comprendre l’importance, surtout à une époque où les archives des monastères et des chancelleries étaient remplies d’actes apocryphes qui donnaient lieu à d’inextricables contestations et aux plus graves erreurs historiques. En portant ainsi l’invention dans la recherche, Mabillon, comme Du Cange, s’est élevé jusqu’au génie par la patience, et il a créé la clairvoyance de l’histoire.

La Diplomatique, éditée en 1681, fut accueillie avec applaudissemens par toute l’Europe savante : une gloire nouvelle s’ajoutait à toutes les gloires du grand règne ; la France avait conquis le premier rang dans l’érudition comme dans les lettres, et Michel Germain, le pieux collaborateur de dom Jean, comme on appelait Mabillon, pouvait dire en toute conscience : « Nous avons d’habiles gens en ce genre d’études, qui feront la loi aux étrangers, quand il leur plaira, aussi bien sur cet article que sur les autres. » Mabillon, qui voulait, ainsi que le dit un de ses biographes, être ignoré dans la solitude, nesciri in solitudine, ne put se dérober à la renommée. Le pape Alexandre VIII lui demanda comme une faveur d’être tenu au courant de ses travaux. Colbert voulut le porter sur la liste des pensionnaires du roi ; il refusa, bien différent en ce point de la plupart des savans de son temps, « qu’on eût accusés, dit la Correspondance inédite, d’avoir mangé trois papes, sans que, pour cela, ils se dépitassent contre la pension du roi. Bien loin de cela, quand trois mois se passent sans qu’ils aient touché (c’est le mot de l’art), ils font ressouvenir tout doucement par leurs amis communs les puissances de leurs services passés et de l’ornement qui manque à leur muse. » Mabillon, au contraire, s’effrayait de ces faveurs du monarque ; il craignait, en les acceptant, d’outrager Dieu et sa propre dignité d’homme de lettres. « Que penserait-on de moi, disait-il, si, pauvre et né de parens pauvres, j’étais venu dans ce cloître pour y chercher ce que le siècle ne m’eût jamais donné ? » Et cette pauvreté, qui faisait sa force et son espérance, il ne l’aimait pas seulement pour lui-même, mais aussi pour ses parens, qu’il aidait de ses aumônes, parce qu’ils étaient peu à l’aise, mais qu’il voulait maintenir dans l’humble état où ils étaient nés. De pareils traits seraient de nature à gagner