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éclairé le passé d’une lumière nouvelle, s’ils ont créé la philosophie, la politique de l’histoire, s’ils ont donné au récit le drame et l’émotion, n’oublions pas que c’est au siècle de Louis XIV qu’appartient, ainsi que l’a dit Voltaire, le mérite tout nouveau « d’avoir tiré de dessous terre les décombres du moyen-âge. » À côté de ces écrivains, cortège immortel du grand roi, qui se mêlent aux bruits du siècle, à ses joies, à ses passions, grands seigneurs, poètes et courtisans, qui meurent, comme Racine, de l’indifférence du maître ; à côté de ceux qui s’agitent, vivent isolés et recueillis d’autres hommes, savans modestes, qui font de l’étude une sorte de pénitence austère et passionnée, et qui travaillent pour édifier, pour instruire leur temps sans lui demander rien, ni la fortune, ni la gloire, pas même un souvenir. Port-Royal, l’Oratoire, la Sorbonne, la congrégation de Saint-Maur, le chapitre de Notre-Dame, donnent tour à tour à l’érudition Launoy, Dupin, Claude Joly, Michel Germain, Thierry Ruinart, Thomassin, Le Nain de Tillemont, Edmond Martène, Mabillon, et, par les efforts réunis de ces hommes dévoués, toutes les antiquités du monde chrétien sortent pour ainsi dire de leurs ruines. Ce que Mabillon et les bénédictins avaient fait pour la société ecclésiastique, Du Cange l’avait accompli pour la société civile ; il avait rebâti l’édifice tout entier pierre par pierre. L’Europe accueillit avec admiration les travaux de ces deux hommes. L’Allemagne et l’Italie donnèrent à Mabillon le surnom de grand. Quant à Du Cange, « les Anglais, dit le Ménagiana, ne pouvaient comprendre qu’il eût fait son dictionnaire, » et, cent ans après, Gibbon disait encore que la studieuse Allemagne n’avait rien à opposer à cet esprit né au milieu de la nation frivole et étourdie des Français. »

Quels que soient cependant les services rendus à la science par les érudits du XVIIe siècle, quelque grande et méritée que soit leur réputation, elle s’est effacée de leur temps même devant l’éclat littéraire des contemporains. Le XVIIIe siècle les dédaigne ou les méconnaît, car il y a entre eux et les philosophes l’abîme de la foi, et Voltaire, éclairé malgré ses préjugés par son admirable bon sens, est à peu près le seul qui leur rend justice. Aujourd’hui, en présence de nos travaux hâtifs et de tant de monumens qui croulent avant que d’être achevés, nous comprenons mieux, par le sentiment même de notre impuissance, tout ce qu’il y avait dans ces hommes d’abnégation, de courage persévérant, de simplicité modeste.

L’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, de la congrégation de Saint-Maur, fut, dans le XVIIe siècle, on le sait, l’asile de l’érudition bénédictine, comme Port-Royal avait été le refuge de la plus haute pensée théologique de cette grande époque. Dom Tassin, un des membres de la congrégation, en a écrit l’histoire littéraire, et en parcourant cette longue galerie ou tous les portraits se ressemblent, où la vie, partagée entre la prière et le travail, est la même pour tous, on ne peut se défendre d’une certaine émotion et d’un sentiment profond de respect ; on se rappelle alors cette phrase écrite par un moine de cette même abbaye à l’un de ses frères, auteur d’une biographie savante et pieuse : « Les morts que vous nous apprenez nous sont des leçons pour mieux vivre ; » et l’on s’arrête surtout avec complaisance devant la figure vénérable de Mabillon.

Nous ne raconterons point ici en détail, après dom Tassin, Thierry Ruinart et de Boze, la vie de ce moine illustre, que Louis XIV appelait l’homme le plus modeste et le plus savant de son royaume : il suffira, pour montrer ce qu’étaient les