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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/328

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unissait les vues et par là redoublait l’influence : on le voyait écrivant de grands articles où il dogmatisait en philosophe, et des premiers Paris où il critiquait en homme d’opposition, discutant les maximes, soit avouées, soit cachées, sur lesquelles s’appuyait le gouvernement, et, chaque matin, en prenant corps à corps les conséquences, combattant avec force les théories sensualistes qui compromettaient par leur alliance les principes de la révolution, et les théories de l’école théocratique qui les niaient, puis se retournant contre les ministres. Par là M. de Rémusat s’adressait à cette élite assez nombreuse des esprits sérieux et actifs, attachés à la justice et au bon sens, qui n’aiment ni la logique ni la réalité toute seule, qui veulent que la philosophie soit très claire et très applicable et que la politique ait des principes, qui ont besoin d’être rassurés tour à tour contre ce que la pensée, abandonnée à elle-même, peut avoir de témérité et de folle exigence, et contre ce que le fait matériel a nécessairement d’étroit et d’immobile. Il satisfaisait à un double besoin, faisant de la science avec clarté et sans pédantisme pour ceux qu’effraient ses difficultés et son appareil, élevant la polémique par la pensée philosophique, pour ceux qui accusent la politique active de tout réduire à de petites vues et à de mesquines passions.

Pascal, désignant quelque part ces esprits heureux et prêts à tout, pleins de force et d’agrément, capables de toutes les belles connaissances et n’en affichant aucune avec ostentation, les appelle des honnêtes gens qui ne veulent point d’enseigne. Et il ajoute : « L’homme est plein de besoins, et il n’aime que ceux qui peuvent les remplir. C’est un bon mathématicien, dira-t-on, mais je n’ai que faire de mathématiques. C’est un homme qui entend bien la guerre, mais je ne veux la faire à personne. Il faut donc un honnête homme qui puisse s’accommoder à tous nos besoins. » Un de ces honnêtes gens, dans le sens élevé du XVIIe siècle, qui savent s’accommoder à tous nos besoins, et qui, sans avoir voulu mettre enseigne, sont, dès qu’ils le veulent, supérieurs en toutes matières, tel nous paraît être et de la façon la plus éminente M. de Rémusat. J’ajoute qu’il y joint cet heureux privilège que chez lui la souplesse n’exclut pas la vocation. Dans le premier volume sur Abélard, il montre les mérites propres de l’historien, et, par la vivacité des couleurs et l’intérêt du drame, les dons les plus éclatans du romancier ; il a déployé, dans le Globe, une rare aptitude pour la critique littéraire ; comme écrivain politique et de polémique quotidienne, il a pris sous la restauration un rang élevé dans la presse. Pourtant, au milieu des applications diverses d’un si fertile esprit, ses préférences n’ont cessé de se porter sur la philosophie, et elles lui demeurent encore tout entières. M. de Rémusat est dans l’école qui domine actuellement (je mets en