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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/318

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qui affirme et c’est une logique qui renverse. Dirai-je ce qui frappe avant tout dans ces leçons qui sont des discours, ce qu’on ne peut jamais oublier une fois qu’on en a été touché, et comment n’en serait-on pas touché ? C’est ce ton de maître, c’est cette voix d’orateur, c’est cet entraînement passionné de la logique qui vous saisit dès le début ; c’est cette vive peinture des opinions aux prises ou qui semblent se dérober pour ne pas se laisser arracher la conviction de l’absurdité contenue dans leurs principes ; pour tout dire enfin, c’est cet accent puissant et énergique, reconnaissable entre tous. L’accent ! voilà ce qui fait le grand écrivain, car c’est là ce qui révèle l’homme. Pourquoi donc tant de gens autour de nous qui, dit-on, écrivent bien, parlent-ils tous la même langue, ont-ils tous la même élégance monotone et fluide, semblent-ils tous, avec une certaine perfection des qualités secondaires, jetés dans le même moule ? C’est qu’on peut être un esprit assez distingué et un personnage assez médiocre, c’est qu’on peut, sans passion et sans force, sans conviction et sans ame, acquérir une honnête habileté dans le métier d’écrire. Cela s’apprend comme autre chose, comme la gymnastique par exemple, comme la danse ou l’escrime, comme l’art de faire des vers latins ; il n’y faut qu’un peu d’aptitude et beaucoup de pratique. Mais une grande ame ne s’apprend point, mais n’est pas qui veut une personne d’élite dans le genre humain. Ce que j’admire dans Pascal, dans Bossuet, dans Rousseau, ce n’est ni la concision mathématique du langage, ni la pompe et l’éclat extérieur de la phrase, ni la coupe savante et la belle harmonie, c’est l’âme de Rousseau, de Bossuet, de Pascal, manifestée par le ton, mise à nu et à chaque instant trahie par l’accent. Sans être leur égal, M. Royer-Collard est de leur famille, car lui aussi il a un accent qui n’appartient qu’à lui seul dans la langue française.

C’est ce qui fait qu’en passant de la chaire du professeur à la tribune du député, il ne devait point avoir à changer ses armes et à rapprendre une autre éloquence. Le même ton affirmatif et convaincu, le même enchaînement puissant et, serré, la même ardeur contenue, la même manière de poser quelque ferme et fécond principe, et d’en tirer les conséquences par voie de déduction, en un mot, le même ordre de pensée et de style dont il combat Locke et Condillac, il les emploie contre les ministres inconstitutionnels. En y ajoutant plus de cette indignation profonde contre les adversaires, plus de ce mépris qu’il laisse éclater contre les mauvais principes si voisins de l’application, les admirables discours sur le sacrilège et sur la liberté de la presse trahissent, à ne pas s’y méprendre, le même auteur que la leçon célèbre par laquelle il termine son cours de philosophie C’est la même méthode, c’est la même touche. Ce qui domine dans M. Royer-Collard, considéré comme orateur, ce n’est pas la facilité et la finesse (bien qu’il en ait