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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/314

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de Destutt de Tracy ? Que sont les préfaces des savans astronomes, chimistes, naturalistes ? Un développement, un commentaire, une application plus ou moins directe, ou tout simplement une reproduction des principes du maître, lesquels, en eux-mêmes, sont regardés comme au-dessus de la discussion, rien de plus. Ce qu’avait été le christianisme pour la scholastique, il n’est qu’exact de le dire, Condillac le fut pour toute la métaphysique et pour toute la science contemporaines. M. Royer-Collard commença d’abord par porter le joug : c’est le prix ordinaire dont les systèmes dominans font payer l’honneur de les combattre ; mais, une fois qu’il eut aperçu le faux de la doctrine, cet esprit si décidé y échappa sans retour et sans réserve. Même au moment où elle est le plus dégagée d’entraves étrangères, où elle se possède le mieux elle-même, la pensée si profonde, si originale d’ailleurs, de Maine de Biran me paraît conserver toujours je ne sais quel pli obstiné laissé par le condillacisme. Avec une admirable énergie, M. de Biran arrache la volonté à la sensation, et la montre, toute vive et toute libre, se mouvant au milieu du monde, où tout, hormis elle, est sujet de la fatalité ; mais s’agit-il de l’intelligence, cette pensée si ferme chancelle, et, comme embarrassée, se tourne vers les nerfs, le cerveau, la sensation. Quant à M. Laromiguière, qui ne sait que cet esprit si net et si lumineux ne réussit jamais qu’à s’émanciper à demi ? M. Royer-Collard n’a pas gardé trace de la philosophie de Condillac. Au reste, en reconnaissant une si franche indépendance, gardons-nous de rien exagérer ; M. Royer-Collard n’en a pas besoin : son mérite, ce fut de se réveiller le premier, de se réveiller bien complètement ; mais il ne se réveilla que grace aux avertissemens d’une philosophie étrangère. Un volume de l’Écossais Thomas Reid, traduit en 1768 et qui avait passé inaperçu, fut pour lui le signal de la régénération et lui servit à jeter la philosophie française dans des voies nouvelles.

De puissantes raisons et des analogies frappantes devaient attirer M. Royer-Collard vers le philosophe d’Édimbourg. D’abord ce que proclame Reid avant tout, c’est la méthode d’observation et d’analyse, c’est-à-dire la méthode même que Condillac prêche sans cesse, mais sans s’y astreindre : les habitudes d’esprit de M. Royer-Collard se trouvaient donc ainsi ménagées, et, d’accord sur la méthode, il ne s’agissait plus que de juger les deux philosophes sur la fidélité qu’ils lui gardaient. Ensuite, ce qui éclate, ce qui respire à chaque page de Reid, c’est le bon sens, c’est l’honnêteté. Quels attraits pour M. Royer-Collard ! L’analyse appliquée pour la première fois avec un désintéressement absolu de toute vue systématique à la nature humaine, la philosophie considérée comme l’expression réfléchie du sens commun, des principes également éloignés du sensualisme dominant et des rêveries qui se mêlent à la philosophie du XVIIe siècle, un spiritualisme solide et