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parfaite usure. De là vient qu’à côté d’un petit nombre d’établissemens nouveaux, qui n’ont rien à envier aux plus beaux, aux meilleurs établissemens de l’Angleterre, nous en comptons un plus grand nombre d’autres qui sont arriérés de quinze ou vingt ans. Le fait est grave, et il explique bien des choses. Qui songe pourtant à en tenir compte dans ses calculs ? Demandez au chef de l’un de ces établissemens arriérés, et ce sont ordinairement les plus ardens protectionistes, pour quelle proportion le haut prix de ses machines entre dans la valeur de ses produits : il supputera l’intérêt, il y ajoutera l’amortissement, qu’il portera d’autant plus bas que les machines auront duré davantage ; il se gardera bien de faire entrer dans son calcul le tribut journalier, et bien autrement considérable, qu’il paie à l’imperfection de ses instrumens, à l’insuffisance des procédés vieillis dont il use. Qu’on ajoute à tout cela la lenteur ordinaire des installations pour les établissemens nouveaux, dans un pays où la mécanique n’a pas tout le développement et toute la puissance qu’elle devrait avoir : lenteur si coûteuse et souvent si fatale ; qu’on y ajoute encore la nécessité pour le manufacturier d’une plus grande mise dehors, qui amoindrit ses ressources, dans un pays où les capitaux sont rares, et le jette souvent, dès le début, dans une situation précaire, et on se fera une idée un peu plus juste, quoique bien insuffisante encore, de la funeste influence que le monopole des maîtres de forges étend sur nos manufactures.

C’est ainsi que le fardeau du privilège, jeté sur un des premiers élémens du travail, va retombant de proche en proche sur chacune des branches successives de la production, en acquérant à chaque fois une gravité nouvelle. Nous avons suivi cet enchaînement de conséquences, autant qu’il nous était permis de le faire, dans une des directions du travail ; on le retrouverait de même dans toutes les autres. Il va sans dire que les observations qui précèdent s’appliquent avec plus ou moins de force aux matières premières en général : il est clair pourtant qu’il n’est point d’autre matière dont le bas prix importe autant à la prospérité industrielle d’un pays.

Aux yeux de bien des gens, la question de l’existence de l’industrie du fer en France revient à ceci : Conserver cette industrie avec ses privilèges actuels, ou se résigner à la perdre. C’est ainsi qu’elle a été posée bien souvent, soit par les partisans, soit par les adversaires du monopole, bien que les uns et les autres la tranchent diversement selon le point de vue où ils se placent. Certes, si le pays nous paraissait réellement placé dans cette alternative fâcheuse, pour notre part, nous n’hésiterions pas ; mieux vaudrait assurément renoncer à fabriquer du fer en France que de l’obtenir toujours aux conditions accablantes que nous subissons depuis trente ans. Quoi qu’on en dise, il n’y a aucune