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recevoir. Le Britannia, de 100 canons, l’Ajax et l’Orion, de 74, l’Agamemnon, de 64, ont eu le temps d’accourir. A cette vue, le Rayo et le San-Francisco, après avoir essuyé pendant quelque temps le feu du Britannia, se hâtent d’opérer leur retraite et vont se réunir à la division de l’amiral Gravina. Le Héros, qui les précédait, continue sa route. Une lutte inégale s’engage ; le brave capitaine Poulain a été tué dès le commencement de l’action ; son vaisseau, qu’il n’anime plus de sa présence et qui a déjà perdu 34 hommes, se soustrait, non sans peine, à une capture devenue imminente. Le San-Augustino, canonné par plusieurs vaisseaux anglais, est enlevé à l’abordage par le Leviathan. En ce moment, le Bucentaure et la Santissima-Trinidad, complètement, démâtés, sont à la merci de l’ennemi. Villeneuve cherche un canot qui puisse le transporter sur un autre vaisseau. « Le Bucentaure, dit-il, a rempli sa tâche ; la mienne n’est pas encore terminée ; » mais les boulets qui l’ont épargné ne lui ont point laissé le moyen d’obéir à ces dernières inspirations de son courage. Il n’est pas un endroit du Bucentaure qui n’ait été criblé par les projectiles de l’ennemi, pas une embarcation qui n’ait été mise en pièces. Les canons sont démontés ou masqués par les débris de la mâture ; 209 hommes, morts, blessés et mourais, gisent étendus dans les batteries et dans l’entrepont. Villeneuve cède à la fatalité et se rend au vaisseau le Conqueror. Un canot de ce vaisseau, monté par quatre hommes, se fait jour à travers les débris qui entourent le Bucentaure, et, sous la pluie de projectiles qui se croisent encore en tous sens sur le champ de bataille (foudres impuissans des vaisseaux qui succombent, ou derniers traits de mort lancés par les vainqueurs), le capitaine Atcherley, commandant les soldats de marine du Conqueror, parvient à conduire à bord du vaisseau le Mars le commandant en chef de l’armée franco-espagnole.

De son lit de douleur, Nelson entend les acclamations dont l’équipage du Victory salue la capture du Bucentaure. Il demande avec instance qu’on appelle le capitaine Hardy. « Eh bien ! Hardy, lui dit-il en l’interrogeant du regard, où en est le combat ? La journée est-elle à nous ? Sans aucun doute, milord, répond le capitaine Hardy : 12 ou 14 vaisseaux ennemis sont déjà en notre pouvoir, mais 5 vaisseaux de l’avant-garde viennent de virer de bord et paraissent disposés à se porter sur le Victory. J’ai appelé autour de nous 2 ou 3 de nos vaisseaux encore intacts, et nous leur préparons un rude accueil. — J’espère, Hardy, ajoute l’amiral, qu’aucun de nos vaisseaux à nous n’a amené son pavillon ? » Hardy s’empresse de le rassurer. « Soyez tranquille, milord, lui dit-il ; il n’y a rien à craindre de ce côté-là. » Nelson attire alors vers lui le capitaine du Victory. « Hardy, murmure-t-il à son oreille, je suis un homme mort. Je sens la vie qui m’échappe… Encore quelques minutes, et ce sera fini… Approchez-vous davantage… Écoutez, Hardy ; quand je ne serai plus, coupez mes cheveux pour les donner à ma